samedi 13 septembre 2008

L'opposition bolivienne tente le passage en force

Une trentaine de paysans ont été assassinés jeudi dernier par des milices armées de l'opposition dans le département de Pando. (Photo: Abi)

Le référendum du 10 août dernier a réaffirmé la légitimité du premier président indigène de Bolivie. Élu en 2005 avec 53,7% de voix, Evo Morales a en effet été réélu par plus de 67% des électeurs. Mais ses principaux opposants, les préfets autonomistes des riches départements de Santa Cruz, Beni, Pando et Tarija, ont également été ratifiés lors de ce scrutin. Ils parient désormais sur un passage en force pour tenter d'enrayer le processus de transformations sociales en marche.


"Nous démontrons une fois de plus que le Beni est uni, qu'il va défendre son autonomie et ses recettes provenant de l'IDH (Impôt direct sur les Hydrocarbures). Ces manifestations ne sont rien d'autre que l'exécution d'un plan que nous avons élaboré pour la récupération de l'IDH".

Telles sont les déclarations du président du Comité civique juvénile du Beni, José Luis Peñafiel, après la prise des installations du Service départemental d'Education de cette région du nord du pays. Durant l'action menée par les membres du Comité, un dirigent paysan et une femme furent malmenés par les assaillants.

Ce type d'action est devenu monnaie courante depuis l'échec de l'opposition bolivienne de révoquer le président Morales par les urnes. Voyant le vent tourner, les préfets autonomistes avaient même un moment envisagé de boycotter un référendum qu'ils avaient eux-même exigé.

Le 15 août dernier, les membres de l'Union des Jeunesses de Santa Cruz ont essayé d'occuper par la force le siège départemental de la Police nationale. Les membres de cette organisation de droite radicale ont attaqué les installations policières à jets de pierres, bâtons et pétards.

Selon l'aveu de Peñafiel, les opposants à Evo Morales n'hésiteront pas a exécuter "de telles mesures radicales" dans les prochaines semaines, notamment pour récupérer les recettes provenant de l'IDH.

Sur décision du gouvernement bolivien, 30% des recettes de cet impôt (l'équivalent de 166 millions de dollars par an) destinées aux régions, sont actuellement utilisés pour financer les retraites des personnes de plus de 60 ans, sous le nom de "Rente de la Dignité" (Renta Dignidad).

Le panorama reste complexe

Les mesures sociales comme la Renta Dignidad, les politiques d'éducation pour tous appuyées par un plan d'alphabétisation avec l'aide de Cuba et du Venezuela, ainsi que la politique de nationalisation et de récupération des ressources naturelles, entre autres, ont convaincu 67,41% des boliviens (2 103 732 personnes sur 3 120 724 votes valides) de permettre à Evo Morales et à son vice président, Alvaro García Linera, de terminer leur mandat.

Lors du scrutin du 10 août, les préfets de huit des neuf départements du pays se sont également soumis à référendum. La neuvième, Savina Cuellar (1), du département de Chuquisaca, venait d'être élue en juin suite à la démission de l'autorité précédente et n'a donc pas dû se soumettre à l'épreuve des urnes.

Deux préfets d’opposition ont été révoqués, il s'agit de Manfred Reyes de Cochabamba et de José Luis Paredes de La Paz. Du côté des appuis à Evo Morales, tous ont été confirmés dans leurs fonctions. Après dépouillement de 100% des urnes, la Court nationale électorale (CNE) a annoncé fin août la ratification de justesse d'Alberto Aguilar, du département d'Oruro, avec 50,85% des voix.

Mais si le référendum révocatoire était sensé clarifier le jeu politique, la ratification des préfets autonomistes, qui avaient organisé des consultations régionales (considérées illégales par la CNE) en faveur d'une autonomie départementale, n'a pas permis de débloquer la situation.

Appelés au dialogue par l'exécutif national au lendemain du 10 août, les leaders de l'opposition ont bien vite claqué la porte des négociations et appelé à la grève générale.

Celle-ci ne fut suivie que partiellement mais les dirigeants "civiques" et les préfets d'opposition, réunis au sein du Conseil national démocratique (Conalde), ont ensuite annoncé fin août des blocages de routes, l'occupation d'installations pétrolières et la fermeture de valves de gazoducs, notamment dans la région de Santa Cruz. Et ce de manière indéfinie jusqu'à obtenir la récupération de la totalité de l'IDH pour les budgets départementaux.

Le 22 août, un porte-parole du Comité civique de Tarija avait même déclaré ne pas exclure des actions plus radicales allant jusqu'à "obliger" le gouvernement du président Morales à "rendre ce qu'il a volé".

Face à ces menaces, le gouvernement bolivien a sommé l'armée de garantir la sécurité des installations gazières et pétrolières, principales ressources économiques du pays. L'exécutif a également répondu par un décret établissant des sanctions aux préfectures, mairies ou fonctionnaires qui se feraient écho de telles actions.

Selon l'Agence bolivienne d'Information (ABI), les coûts qui découlent de la réparation et de la remise en marche des installations affectées par les blocages, ainsi que les pertes occasionnées à l'Etat, devront être assumés par les entités concernées.

Retarder l'approbation de la constitution

Malgré sa victoire dans 95 des 112 provinces du pays, Evo Morales n'a pas obtenu la reconnaissance espérée d'une opposition qui se radicalise de jour en jour. Le référendum révocatoire était déjà un stratagème avancé par la droite pour retarder l'approbation de la nouvelle constitution, les revendications sur l'IDH en sont un autre.

Le gouvernement bolivien doit maintenant s’atteler à convoquer de nouvelles élections à Cochabamba et La Paz pour remplacer les préfets révoqués, ainsi qu’à faire voter la nouvelle constitution. Rédigé par une Assemblée constituante, le nouveau texte fondamental fut approuvé en décembre dernier par celle-ci, malgré le boycott des partis de droite.

Fin août, Mr. Morales avait annoncé la réalisation des deux scrutins régionaux (Cochabamba et La Paz) pour le 7 décembre prochain, ainsi que la tenue du référendum national sur le texte constitutionnel.

La journée devait également inclure une consultation populaire sur le nombre maximum d’hectares autorisés pour les propriétés terriennes privées (5 000 ou 10 000 hectares), article qui figure dans le projet de constitution et qui n’a pu être tranché par l’Assemblée constituante.

Cependant, quelques jours plus tard, la Court nationale électorale rejetait le décret émis par le Président de la République et exigeait que la convocation se fasse par un projet de loi qui doit maintenant être approuvé par le Congrès.

La date du prochain référendum reste donc encore floue, d’autant plus que l’opposition va essayer de bloquer ce projet de loi au Congrès.

La ratification d'une nouvelle constitution, qui permettrait une réélection du président Morales et enclencherait surtout la mise en oeuvre d'une réforme agraire interdisant les propriétés agricoles de plus de 5 000 ou 10 000 hectares, n'est pas du goût des latifundistes locaux. Certains d'entre eux sont en effet à la tête d'exploitations pouvant aller jusqu'à 200 000 hectares.

Pour empêcher cela, beaucoup sont prêts à aller jusqu'au bout. C'est le cas par exemple du président du Comité civique de Santa Cruz, Branco Marinkovic. Fils d'immigrés croates collaborateurs du régime oustachi, il est aujourd'hui à la tête d'une grande entreprise dans l'industrie du soja et, entre autres, ex président de la Fédération des Entrepreneurs privés de Santa Cruz.

La haine raciale qui anime également ces secteurs a occasionné en mai dernier des actes d'humiliation de paysans indigènes dans la ville de Sucre, capitale du département de Chuquisaca. Ceux-ci furent à moitié dénudés, rués de coups et obligés à marcher à genoux, et leurs vêtements brûlés sur la place publique.

Ambassadeur US persona non grata

Récemment, le 10 septembre, le président Morales a déclaré persona non grata l’ambassadeur des Etats-Unis en Bolivie, Philip Goldberg, et exigé son départ du pays.

Goldberg, qui avait occupé par le passé le poste de chef de mission à Pristina, au Kosovo, est accusé par les autorités boliviennes de "conspirer contre la démocratie et promouvoir la division de la Bolivie".

Cette mesure n’est que l’aboutissement d’une série de plaintes officielles du gouvernement bolivien face à l’administration étasunienne. A plusieurs reprises, La Paz avait accusé Goldberg d’exercer des fonctions qui allaient au-delà de la simple mission diplomatique, et notamment de soutenir financièrement les groupes d’opposition à Morales (2).

Enfin, accident ou sabotage, l'hélicoptère Super Puma prêté par le Venezuela et qui transportait régulièrement le président Morales s'est mystérieusement écrasé en juillet dernier, lors d'un vol entre Cochabamba et la ville de Cobija à la frontière brésilienne, tuant 4 militaires vénézuéliens et un bolivien.

Le président Morales, qui aurait dû utiliser l'appareil quelques heures plus tard, affirma par la suite que "le processus de changement continuera à coûter du sang, pour certains en luttant et pour d'autres, comme ces pilotes, en servant le peuple bolivien".

Notes:

(1) Savina Cuellar est une dirigeante indigène qui a rallié les rangs l'opposition. Elle fut membre de l'Assemblée constituante à laquelle elle fut pourtant élue sur la liste du MAS (Mouvement au Socialisme, parti d'Evo Morales). Avant cela, elle avait appris à lire avec la méthode cubaine d'alphabétisation "Yo sí puedo".

(2) L’USAID (United States Agency for International Development) avait déjà été exclue de la région indigène du Chapare pour les mêmes motifs, avec l’appui massif des mouvements sociaux locaux.



Article publié dans Le Drapeau Rouge de septembre 2008 et dans FALMAG

mercredi 20 août 2008

Le Venezuela nationalise le ciment

Le décret de nationalisation de l'industrie vénézuélienne du ciment est entré en application ce lundi 18 août à minuit. Annoncée début avril par le président Chávez, la mesure avait été avalisée par la Court Suprême (Tribunal Supremo de Justicia), qui en avait ratifié la constitutionnalité le 17 juin dernier.

Trois entreprises étrangères sont concernées par ce rachat de la part de l'Etat. La française Lafarge, la suisse Holcim et la mexicaine Cemex. Les deux premières ont accepté de négocier la vente de leurs actions avec le gouvernement vénézuélien.

Holcim s'en sort avec 552 millions de dollars (337 millions d'euros) et Lafarge avec 267 millions de dollars (181 millions d'euros). La multinationale d'origine suisse représentait 23% du marché du ciment au Venezuela, la française 17%.

Toutes deux ont accepté de rester présentes au Venezuela en tant qu'actionnaires minoritaires. L'Etat vénézuélien a acquis 85% de Holcim (qui conserve 15%) et 89 de Lafarge (qui garde 5, les 6% restants demeurent en Bourse).

Dans le cas de Cemex, les négociations n'ont pas aboutit à un accord et les autorités vénézuéliennes ont annoncé son "expropriation".

"Ils demandaient 1 300 millions alors que nous avons acquis les deux autres, qui représentent pratiquement la même capacité que Cemex, pour 819 millions (de dollars)", a expliqué le vice président vénézuélien, Ramón Carrizales.

Le mot expropriation est à mettre entre guillemets car, comme ce fut toujours le cas dans les nationalisations précédentes (télécommunications, pétrole, électricité, etc.), le gouvernement dédommagera l'entreprise mexicaine.

Le ministre de l'Énergie et du Pétrole, Rafael Ramirez, a expliqué que le montant à payer par l'Etat pour les installations de Cemex sera déterminé après évaluation des actifs de la société par des juges.

En attendant, trois des quatre usines de Cemex ont été occupées par des effectifs de la Garde Nationale. Et, de leur coté, les travailleurs se sont mobilisés pour soutenir la nationalisation.

Le 31 juillet dernier, le gouvernement a annoncé sa volonté de racheter la filiale vénézuélienne du groupe bancaire espagnol Grupo Santander. Les négociations sont actuellement en cours pour la nationalisation de cette banque (Banco de Venezuela), une des plus importantes du pays.

mardi 8 juillet 2008

Une directive retour pour les investissements européens?

L'annonce de l'approbation, le 18 juin dernier, de la Directive Retour par le Parlement européen a suscité une vague d'indignation en Amérique Latine, non seulement au sein des populations mais également parmi les gouvernements.

L'une des premières voix à être reprise dans les médias européens fut celle du président bolivien, Evo Morales, qui a écrit une lettre ouverte (1) aux responsables politiques du Vieux Continent.

Dans cette lettre Morales se demandait: "comment pouvons-nous accepter sans réagir que soient concentrés dans ces camps (centres fermés, ndlr) nos compatriotes et frères latino-américains sans papiers, dont l’immense majorité travaillent et s’intègrent depuis des années?".

Et le premier président amérindien de la Bolivie concluait son appel aux dirigeants européens de la sorte: "Vous ne pouvez pas faillir aujourd’hui dans vos 'politiques d’intégration' comme vous avez échoué avec votre supposée 'mission civilisatrice' du temps des colonies".

Mais Morales ne fut pas le seul à rejeter la "Directive de la Honte", les institutions régionales l'ont également fait.

Le 26 juin, l'Organisation des Etats américains (OEA) décidait de créer une commission de haut niveau afin d'établir un dialogue avec l'Union européenne dans le but de "corriger" la directive.

Plus récemment, le premier juillet, le Marché commun du Sud (Mercosur) terminait son XXXVème Sommet de chefs d'Etat et de gouvernement avec une déclaration de rejet unanime de la Directive Retour.

Vers des actions concrètes?

Dans sa lettre aux parlementaires européens, le président Morales soulignait que parallèlement à la Directive Retour, "l’Union européenne tente de convaincre la Communauté andine des nations (Bolivie, Colombie, Equateur, Pérou) de signer un 'Accord d’association' qui inclut en son troisième pilier un traité de libre-échange, de même nature et contenu que ceux qu’imposent les Etats-Unis".

"Nous subissons une intense pression de la Commission européenne pour accepter des conditions de profonde libéralisation pour le commerce, les services financiers, la propriété intellectuelle ou nos services publics. De plus, au nom de la 'protection juridique', on nous reproche notre processus de nationalisation de l’eau, du gaz et des télécommunications réalisés le Jour des travailleurs".

"Je demande, dans ce cas : où est la 'sécurité juridique' pour nos femmes, adolescents, enfants et travailleurs qui recherchent un horizon meilleur en Europe ?", ajoutait-il.

Et c'est dans cette direction que le président du Venezuela, Hugo Chávez, a orienté son discours. Au lendemain de l'approbation de la directive par le Parlement européen, il déclarait en compagnie du président élu du Paraguay, Fernando Lugo, que "pour les pays qui appliquent cette directive, nous allons revoir leurs investissements ici (au Venezuela) et faire une directive retour vers l'Europe aussi" (2).

"En tout cas, ici au Venezuela, nous n'en avons pas besoin (des investissements européens, ndlr)", avait déclaré Chávez.

Le président vénézuélien avait également averti l'Europe qu'en cas d'application de la directive, "nous n'allons pas rompre les relations, mais en tout cas nous arrêterons d'envoyer notre pétrole aux pays qui mettent en oeuvre la directive". Cependant la vente de pétrole vers l'Europe ne représente qu'un pourcentage minime des exportations vénézuéliennes dans ce domaine. Même chose pour les pays européens qui n'importent qu'un nombre réduit de barils du Venezuela.

Ce samedi 5 juin, jour de la fête d'Indépendance du Venezuela, Chávez a réitéré son discours. En présence d'Evo Morales qui était invité d'honneur, le chef d'Etat vénézuélien a réaffirmé que dans son pays "il y a des banques et des entreprises européennes, elles pourraient partir, les entreprises pétrolières aussi. Les choses sont sérieuses".

Contradictoire?

A côté de ces menaces de Chávez, que les secteurs de gauche au Venezuela aimeraient voir mises à exécution, le discours du président reste contradictoire.

En effet, le 11 juin dernier le Comandante a surpris en annonçant une série de mesures visant à "réimpulser l'économie".

Cependant, si certaines de ces mesures peuvent aider les petits producteurs à assurer leurs récoltes à des prix justes (condamnation de dettes, prêts à faibles taux, etc.), d'autres montrent l'hésitation à approfondir le processus vers la gauche; comme par exemple l'annonce de la suppression d'un impôt sur les transactions financières.

Mais au-delà des annonces économiques, c'est le symbole qui a frappé et déçu le mouvement populaire. Chávez est en effet apparu ce jour-là au côté des grands capitalistes vénézuélien, une façon de leur tendre la main.

Même ceux qui avaient participé activement au coup d'Etat d'avril 2002 et au lock-out patronal qui avait suivi en décembre de la même année figuraient parmi les invités.

Il a appelé le secteur privé à participer à l'effort productif au Venezuela, chose que ce secteur n'a jamais fait durant les 50 dernières années de démocratie représentative, maintenant le pays dépendant des importations et le condamnant à n'être qu'un exportateur de matières premières, principalement de pétrole.

Chávez a également tendu la main aux banques privées (!) et les a invité à "suivre l'exemple (des financements publics, ndlr), avec des taux en-dessous des taux du marché, des garanties et des délais de grâce".

Bref, vu ces déclarations contradictoires et l'échéance électorale du scrutin régional de novembre prochain, on peut s'attendre à ce que la "directive retour" pour les investissements européens ne soit pas pour demain.

Notes:

(1) Non à la directive européenne de la honte

(2) Chávez rejette "de toute son âme" la directive Retour approuvée par l’Union Européenne

mardi 17 juin 2008

Le pari démocratique d'Evo Morales

Face aux référendums autonomistes réalisés par l'opposition en dehors de tout cadre légal et au refus de dialoguer de ses dirigeants, le président bolivien Evo Morales joue la carte démocratique pour sortir de l'impasse. C'est la population qui décidera par référendum, le 10 août prochain, qui reste et qui part.


L'opposition bolivienne a jusqu'ici tout essayé pour déstabiliser le premier président amérindien du pays: référendums autonomistes illégaux, boycott du dialogue, violences racistes. Mais Morales a récemment répondu en convoquant un référendum révocatoire pour son mandat, celui du vice président Álvaro García Linera et celui des préfets (gouverneurs) des neuf départements que compte la Bolivie.

Morales joue le quitte ou double, en misant sur le large soutien dont il jouit chez les populations indigènes, paysannes et ouvrières. L'autre chemin, celui de la négociation avec les préfets radicaux de la dénommée "Demi Lune", des départements de Beni, Pando, Tarija et Santa Cruz, a échoué.

Parmi ces quatre régions, trois ont déjà réalisé leur référendum autonomiste, malgré le fait que la Cour nationale électorale (CNE) les ait déclaré illégaux (1). Il s'agit de Santa Cruz le 4 mai dernier, ainsi que Beni et Pando le premier juin. Tarija devrait suivre le 22 juin.

Ces consultations illégales ont été marquées par une très faible participation. Selon les résultats communiqués, le département de Pando a enregistré une abstention de 46,5%, alors que la chaîne de télévision privée ATB parlait de 50,1%, dans une région qui compte à peine 28 000 personnes en âge de voter.

Dans le cas de Beni, l'abstention a été de 34% sur une population d'à peine 134 483 personnes inscrites au registre électoral. Et à Santa Cruz elle a tourné autour des 40% d'une population votante de 935 527 personnes.

Les résultats communiqués par les cours électorales départementales, contrôlées par l'opposition, font état de 87% pour le "oui" à Pando, 80% à Beni et 85% dans la riche région de Santa Cruz.

Il est important de souligner tout d'abord que ces consultations se sont réalisées sans observateurs nationaux ni internationaux. Même l'Organisation des Etats américains (OEA), qui n'est pas forcément connue pour ses prises de position progressistes, avait refusé d'envoyer des observateurs et avait plaidé en faveur de l'unité constitutionnelle en Bolivie.

Ensuite, l'abstention constitue une démonstration du soutien dont jouit Evo Morales, y compris dans ces régions, étant donné que le message tant du gouvernement comme des mouvements sociaux avait été d'appeler au boycott des consultations, afin de ne pas les légitimer.

Mobilisations populaires

Lors de ces différents référendums, les organisations sociales et syndicales se sont mobilisées dans le pays pour rejeter les statuts autonomistes des départements gouvernés par la droite.

"Nous les travailleurs, nous rejetons ces statuts et rappelons à nos bases que la meilleure manière de démontrer notre rejet est de ne pas aller voter", déclarait le 31 mai la présidente de la Centrale ouvrière de Beni, Sonia Guardia.

Dans les trois départements, travailleurs, paysans et indigènes se sont mobilisés le jour des référendums par des blocages de routes et des manifestations. Dans certaines localités ils ont essayé d'empêcher l'ouverture des bureaux de vote et ont confisqué des urnes qu'ils ont brûlées, parce qu'ils considéraient qu'elles contenaient des bulletins de vote falsifiés.

Le 4 mai, 700 000 personnes ont manifesté à El Alto et à Cochabamba pour exprimer leur désaccord avec ces consultations illégales.

Violences racistes de l'opposition

Pour sa part, l'opposition avait mobilisé ses groupes de chocs. Les organisations d'extrême droite, parmi lesquelles l'Union des Jeunesses cruceñistes (Unión Juvenil Cruceñista, de Santa Cruz) avaient fait le déplacement à Beni et Pando où elles ont agressé des membres d'organisations sociales qui s'étaient mobilisés pour le "non" aux autonomies.

Au delà de la composante de classe entre membres de la bourgeoisie de Santa Cruz ou des autres départements et paysans ou travailleurs, il existe également une composante raciale entre blancs qui appartiennent à cette même bourgeoisie et indigènes ou amérindiens.

Le 24 mai dernier, des dizaines de paysans indigènes ont été humiliés et battus par des membres du dénommé Comité Interinstitutionnel, dans la ville de Sucre (département de Chuquisaca, au sud), alors qu'ils s'apprêtaient à participer à une mobilisation pro gouvernementale à laquelle devait assister le président Morales. Les paysans ont été dénudés jusqu'à la ceinture, leurs vêtements ont été brûlés et ils ont été forcés à marcher à genoux et à scander des slogans anti-Morales.

Les membres du Comité Interinstitutionnel étaient armés de bâtons, de pierres et de dynamite. Au total, 26 personnes ont été blessées et le mandataire a du annuler sa visite. Le lendemain, les organisations paysannes ont répondu par des blocages de routes.

Les nationalisations se poursuivent

Malgré les violences et les difficultés à avancer dans l'approbation de la nouvelle Constitution, Evo Morales continue les nationalisations entamées depuis 2006.

Le 3 juin denier, il a annoncé la nationalisation (en fait un rachat d'actions) de Transredes, l'entreprise de transport d'hydrocarbures. La moitié des actions appartenaient à TR-Holding, une filiale des multinationales Shell et Ashmore.

Après avoir récemment racheté les 51% de l'entreprise, l'Etat bolivien par l'intermédiaire de l'entreprise gazière publique YPFB en contrôlera désormais les 98%.

Durant son discours pour l'occasion, Morales a dénoncé que Transredes appuyait les activités des préfets de l'opposition et leurs plans séparatistes, notamment dans le département de Tarija.

"J'ai de nombreuses informations qui prouvent que cette entreprise conspirait en permanence contre le gouvernement et contre la démocratie. Mes ministres le savent, j'ai supporté depuis 2006 ces conspirations mais la patience a des limites. Nous n'allons pas permettre que d'autres entreprises conspirent, comme Enron ou Ashmore", a-t-il expliqué.

Après le référendum révocatoire du 10 août, un autre défis attendra Morales et les mouvements sociaux. Il s'agit de la ratification, par un autre référendum, de la nouvelle Constitution approuvée en décembre dernier par l'Assemblée constituante, boycottée elle aussi par l'opposition.


Notes:

(1) La CNE considère ces consultations illégales car elle estime qu'elles doivent être convoquées par le Congrès national et non pas par les autorités départementales.



Article publié dans La Gauche, juin-juillet 2008

Lire aussi sur ce blog l'article Bolivie, une opposition sans concessions, janvier 2008

mercredi 28 mai 2008

Conseil communal à Manicomio

Le rendez-vous était fixé à 19h, en face du petit magasin. Le groupe de francophones habitant le quartier de Manicomio avait répondu présent.

Ponctualité vénézuélienne oblige, nous avons eu le temps de boire une bière et de discuter un peu jusqu'à 20h, lorsque la réunion a vraiment commencé.

"Attendons que tout le monde sorte, il faut que se soit bien démocratique". Une fois n'est pas coutume, le retard jeudi dernier avait une réelle motivation. Petit à petit, les habitants du "callejon" et des ruelles avoisinantes prennent place dans la ruelle principale.

C'est une des premières réunions du conseil communal de ce quartier populaire à l'ouest de Caracas. Environs 70 personnes, dont une majorité de femmes, se sont regroupées dans la rue pour constituer le Commission électorale qui sera chargée d'organiser l'élection des portes-parole de la communauté, les "voceros".

Les conseils communaux sont des instances de démocratie participative que les Vénézuéliens sont libres de constituer dans leurs quartiers. Toute personne âgée de plus de 15 ans peut y participer comme votant ou comme candidat.

"Ceux qui connaissent la loi, tant mieux. Ceux qui ne la connaissent pas doivent la lire, c'est important. Ici c'est l'assemblée qui décide", s'exclame Wilfredo dans son haut parleur, alors que les voisins se regroupent autour de la pancarte collée au mur et qui servira de tableau improvisé.

La loi des conseils communaux a été adoptée par l'Assemblée nationale en avril 2006. L'article numéro 2 stipule que "les conseils communaux, dans le cadre constitutionnel de la démocratie participative et protagonique, sont des instances de participation, d'articulation et d'intégration entre les différentes organisations communautaires, groupes sociaux et les citoyens et citoyennes".

Ils doivent permettre "au peuple organisé d'exercer directement la gestion des politiques publiques et des projets orientés à répondre aux nécessités et aspirations des communautés par la construction d'une société équitable et de justice sociale".

Commission électorale

Le premier pas pour conformer un conseil communal est le recensement démographique de la communauté, réalisé par un groupe de "promoteurs" qui en prennent l'initiative. Seules les personnes inscrites pourront voter pour élire les membres des différentes commissions et de l'organe exécutif du conseil.

"Ceux qui ne veulent pas se faire recenser par qu'ils n'ont pas confiance ou parce que ça ne les intéresse pas, c'est leur droit. Mais qu'ils ne viennent pas critiquer le travail du conseil communal après!", vocifère Wilfredo pour que tout le monde entende, y compris ceux qui regardent depuis leurs fenêtres sans participer.

Ce jeudi, l'assemblée doit désigner une Commission électorale de 5 personnes qui seront chargées d'organiser la campagne et les élections des différentes commissions qui conformeront cette instance participative.

Cette commission électorale sera dissoute après les élections et ses membres ne peuvent se porter candidats lors du scrutin.


Parmi les principales commissions, la "Banque communale" sera l'organe chargé d'administrer les ressources financières apportées par le gouvernement pour la réalisation des projets.

La Commission de Contrôle ou "Unité de Contrôle social", sera pour sa part chargée de suivre de près le fonctionnement du conseil communal ainsi que l'administration des finances par la Banque communale.

Ces deux commissions, comme toutes les autres, devront se soumettre aux décisions et contrôle de l'assemblée des citoyens, l'instance suprême.

Les domaines que peuvent toucher les conseils communaux, selon leurs niveau d'organisation, sont divers: sport, culture, éducation (en partenariat avec les Missions par exemple), santé, aide aux personnes à bas revenu, infrastructure, transport, etc.

"Le problème n'est pas qu'il n'y a pas de gaz, le problème c'est que les marchands spéculent avec le prix des bombonnes", s'indigne un voisin, alors qu'on s'arrange pour organiser l'approvisionnement en gaz dans le quartier. C'est aussi une des attributions des conseils communaux!

On en revient au but premier de la réunion, la désignation de la Commission électorale. "Allez les expatriés là, ça serait bien que l'un d'entre vous y participe. Vous aussi vous avez des droits!", nous rappelle Wilfredo.

Ma curiosité et l'insistance de l'invitation me poussent à me porter volontaire. Me voilà embarqué dans la Commission électorale du conseil communal de Manicomio.

vendredi 16 mai 2008

Quand Interpol brode autour de son rapport sur l'ordinateur des FARC

Ce jeudi, le secrétaire général d'Interpol, l'étasunien Ronald Noble, a remis en personne à Bogotá le rapport de la Police Internationale sur l'analyse des trois ordinateurs que les autorités colombiennes prétendent avoir retrouvé sur le site du bombardement du campement des FARC, en territoire équatorien, et qui auraient appartenu au numéro deux de la guérilla tué durant l'opération, Raúl Reyes.

A la vieille du cinquième sommet Europe, Amérique latine et Caraïbes, la presse commerciale fait déjà un festin des conclusions énoncées par Noble en conférence de presse.

"Nous sommes certains que les pièces examinées par nos experts proviennent d'un campement terroriste des FARC", a indiqué jeudi le secrétaire général d'Interpol, répondant à un journaliste qui lui demandait s'il pouvait affirmer la provenance de ces ordinateurs.

Pourtant, le rapport écrit dit exactement le contraire (1). Il signale que "la vérification par Interpol des huit pièces à conviction informatiques saisies aux mains des FARC (2) n’implique ni la validation de l’exactitude des fichiers utilisateur, ni la validation de l’interprétation de quelque pays que ce soit relativement à ces fichiers utilisateur, ni la validation de la source des fichiers utilisateur".

En d'autres mots, bien que le rapport prenne comme fait accompli dés le premier paragraphe que ces ordinateurs ont été "saisis dans un camp des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) en Équateur, dans la région frontalière avec la Colombie, le 1er mars 2008", il ne peut concrètement en certifier la provenance.

Il met également en garde contre toute interprétation hâtive. Il serait donc bon de rappeler le droit à la présomption d'innocence dont dispose chaque personne et gouvernement jusqu'à ce qu'une instance compétente ait déterminé si quelqu'un est responsable de quoi que se soit (financer, armer les FARC, etc.). Ceci étant un principe de base du journalisme.

Le journal Le Soir, reprenant une dépêche de l'Afp, affirmait jeudi sur son site web que "un rapport d’Interpol, dévoilé jeudi à Bogotá, atteste l’authenticité des documents qui prouvent, selon Bogotá, que le chef de file de la gauche radicale latino-américaine (Chávez, ndlr) aurait financé et armé la guérilla marxiste".

C'est vrai, Noble (3) a assuré que l'équipe d'experts d'Interpol n'a retrouvé "aucun élément attestant la création, la modification ou la suppression de fichiers utilisateur".

Cependant, le rapport rend compte que les pièces à conviction n'ont pas été traitées selon "les principes reconnus internationalement pour ce type d'expertise".

Plus précisément, "l’accès aux données contenues dans les huit pièces à conviction informatiques provenant des FARC entre le 1er mars 2008, date à laquelle elles ont été saisies par les autorités colombiennes, et le 3 mars 2008 à 11h45, lorsqu’elles ont été remises au Grupo Investigativo de Delitos Informáticos de la Police judiciaire colombienne, n’a pas été effectué conformément aux principes reconnus au niveau international en matière de traitement des éléments de preuve électroniques par les services chargés de l’application de la loi".

C'est à dire que les autorités colombiennes ont ouvert directement les fichiers entre ces deux dates. Il est même précisé que "un ordinateur portable ainsi que les deux disques durs externes qui ont été saisis contenaient des fichiers à l’horodatage erroné (dates dans le futur)", datés de 2009.

Finalement, Interpol insiste sur le fait que "l’exactitude et la provenance des fichiers utilisateur contenus dans ces huit pièces à conviction sont et ont toujours été exclues du champ de l’expertise réalisée par Interpol, qui porte sur les aspects d’informatique légale".

Deux rapports, deux couvertures médiatiques

La semaine dernière, l'Equateur à présenté son rapport dénonçant qu'au moins quatre des 25 personnes décédées lors du bombardement du campement des FARC le premier mars, ne sont pas mortes des causes du bombardement mais ont été abattues par balle.

De plus, l'autopsie a démontré que le citoyen équatorien qui se trouvait dans le campement est mort de coups sur le crâne. On se rappellera que Bogotá avait héliporté des troupes après le bombardement afin de récupérer les corps de Raúl Reyes et de Franklin Aisalia (équatorien confondu au départ avec un autre dirigeant de la guérrilla, Julian Conrado).

Les autorités de Quito dénoncent également que la Colombie ne dispose pas d'avions capables de transporter les bombes utilisées dans l'opération, et accusent une "force étrangère" d'avoir participé au bombardement, faisant référence aux États-Unis et à leur base militaire de Manta, située en territoire équatorien.

De nouveau, on voit la différence faite dans la couverture médiatique de ces deux rapports.


Notes:

(1) Pour consulter le rapport d'Interpol en quatre langues, cliquez ici.


(2) Il s'agit de trois ordinateurs portables, deux disques durs externes et trois clés USB.

(3) Le président Hugo Chávez l'a surnommé "ignoble" lors d'une conférence de presse à Caracas ce jeudi, en réaction au rapport rendu par Interpol.

lundi 28 avril 2008

Lutter pour la liberté (économique), ça rapporte !

Le mouvement étudiant de l’opposition vénézuélienne à toujours nié être subventionné par les Etats-Unis. Ses représentants ont toujours rejeté cette étiquette de "peón del imperio" (pion de l’empire étasunien) que le gouvernement leur colle.

Et pourtant le 15 mai prochain, un des principaux leaders de ce mouvement, Yon Goicoechea, se verra remettre un prix de 500 000 dollars à New York par un institut qui à pour but de promouvoir le libéralisme économique.

Tous les deux ans depuis 2002, le Cato Institute décerne le "Prix Milton Friedman pour la Liberté". Le concept de "liberté" de cette institution fait référence au libre marché, dont l’économiste Friedman était un fervent défenseur.

Il est d’ailleurs intéressant de jeter un œil su le site web du Cato Institute (1). L’en-tête de la page parle de lui même : "Liberté individuelle, gouvernement limité, marchés libres et paix".

La dépêche de l’agence Efe, datée du 23 avril, indique que le président de l’institut, Edward Crane, a souligné "la contribution extraordinaire de Goicoechea à la promotion de la liberté".

Le leader estudiantin de l’Université Catolique Andrés Bello (UCAB, privée) a été très actif durant les mobilisations de l’opposition contre la non rénovation de la concession de la chaîne RCTV, ainsi que durant toute la campagne contre la réforme constitutionnelle.

Le Cato Institute, "fondation éducative à but non lucratif", gérait en 2005 un budget de 22,4 millions de dollars et possédait plus de 100 employés temps-plein.

Pas de politique

Le message des étudiants de l’opposition vénézuélienne a toujours été "nous ne sommes pas politiques. Nous luttons pour la liberté d’expression, les droits de l’homme, etc.". Ils ont ainsi réussi à se détacher de l’image poussiéreuse des partis d’opposition.

Cependant Goicoechea, qui dans l’interview à Efe persiste à affirmer qu’il est "indépendant", ne cache pas son envie d’occuper "dans le futur, un poste publique dans la politique vénézuélienne".

Un de ces compères du mouvement étudiant bourgeois a d’ailleurs déjà fait le pas. On peut voir dans les rues de Caracas, depuis plusieurs semaines, des autocollants avec le nom et la photo de l’étudiant Stalin González.

Stalin a dors et déjà commencé sa campagne pour les élections communales et régionales de novembre. Il compte se présenter sur les listes du parti d’opposition Un Nuevo Tiempo (UNT), pour la municipalité de Libertador à Caracas.

Mais Goicoechea n’a rien à lui envier. D’après l’Agencia Bolivariana de Noticias (ABN), il compterait utiliser ce demi-million de dollars pour créer "une école de formation de leaders politiques qui veulent se battre pour leur futur et à laquelle pourront assister des étudiants latino-américains, en particulier de Cuba et de la Bolivie".

Et justement, Yon s’est déjà rendu en Bolivie pour participer à une conférence organisée par les milieux étudiants qui prônent l’autonomie du département de Santa Cruz. Ces jeunes se caractérisent par leur radicale opposition (à de nombreuses reprises violente) au gouvernement de Evo Morales et leur racisme envers la population indigène qui constitue la majorité en Bolivie (2).

Une fois de plus, on remarque que la dépolitisation du débat, quel qu’il soit, à toujours un but politique. Dans ce cas-ci c’est la défense de la liberté… de marché.

Notes:

(1) www.cato.org

(2) Nous reviendrons cette semaine sur le thème de la Bolivie et du séparatisme de la région de Santa Cruz.

Sur le mouvement étudiant d'opposition, voir également la vidéo ci-dessous.

mardi 1 avril 2008

Nouveaux visages, même objectif




Le documentaire sur le mouvement étudiant d'opposition au Venezuela enfin sous-titré en français.


"Nouveaux visages, même objectif" démontre les liens des leaders estudiantins de l’opposition vénézuélienne avec l’organisation serbe Otpor (actuellement Canvas), les institutions du Gouvernement étasunien, les jeunesses du parti de Silvio Berlsconi et le Vatican. Les connections de ces étudiants s’étendent au Parti Popupaire espagnol, Nuevas Generaciones et la Fondation FAES.

On y explique également les incidents de l’Université centrale du Venezuela, là où ont eu lieu des affrontements violents durant la campagne contre la réforme constitutionnelle.

Ce documentaire est également disponible sur :

lundi 31 mars 2008

Retour sur deux manipulations médiatiques


Ce week-end Caracas accueillait le premier "Séminaire latino-américain contre le Terrorisme médiatique". Un événement organisé en contre-partie de la réunion semestrielle de la Société interaméricaine de Presse (SIP), qui s'est elle aussi tenue ce week-end dans la capitale vénézuélienne.

La SIP, organisation des grands patrons et propriétaires d'entreprises de presse du continent, se réunissait à Caracas pour dire qu'au Venezuela... il n'y a pas de liberté d'expression. Personne ne les a empêché de le faire.

Déjà en 1951, Miguel Otero Silva, fondateur du quotidien El Nacional (aujourd'hui journal phare de l'opposition), avait décrit la SIP de cette façon:

"Les statuts de la SIP ont été transformés de manière arbitraire, violant pour cela ses normes fondamentales et lui donnant le caractère qu'elle a aujourd'hui, une entité exclusivement patronale d'échange commercial, strictement contrôlée par les vendeurs de papier, les agences d'information et les annonceurs qui résident aux Etats-Unis. Rien de plus inopportun dans ce milieu qu'un journaliste".

L'organisation de ces deux événements journalistiques me donne l'occasion de revenir sur deux manipulations médiatiques récentes. Elles concernent toutes deux la crise diplomatique entre la Colombie, l'Equateur et le Venezuela.

Pour rappel, le premier mars dernier, l'armée colombienne bombardait un campement des FARC qui se trouvait clandestinement en territoire équatorien. Le bombardement en pleine nuit et l'intervention de troupes colombiennes au sol feront 24 victimes, parmi lesquelles Raúl Reyes, le numéro deux du Secrétariat des FARC, dont le corps sera emmené par les militaires colombiens (1).

Depuis cette attaque, la Colombie mène une campagne médiatique contre l'Equateur et le Venezuela, accusant les gouvernements de ces deux pays de liens avec les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC).

La campagne de El País

Le premier cas de manipulation médiatique à avoir avec l'information mensongère publiée le mercredi 12 mars par le quotidien espagnol El País.

Dans un article intitulé "Les FARC trouvent refuge en Equateur", la journaliste affirmait qu'à la frontière équatorienne, les combattants des FARC circulaient librement sur les routes, sans aucun contrôle des autorités de Quito (2).

L'auteure argumentait ses affirmations en citant comme source un soi-disant fonctionnaire de l'Organisation des Etats américains (OEA) qui avait demandé l'anonymat.

"Les guérilleros se déplacent dans le nord de l'Equateur en camionnettes, comme l'a constaté un fonctionnaire de la OEA, qui exprimait en privé être déconcerté d'avoir croisé dans des restaurants de la zone frontalière, des membres des FARC parfaitement équipés", écrivait le journal espagnol.

Le samedi 15 mars, le secrétaire général de la OEA, le chilien José Miguel Insulza, envoyait une lettre au directeur de El País dans laquelle il démentait cette information et niait la présence même de fonctionnaires de la OEA dans cette zone (3).

"Je peux vous assurer qu'une telle information est absolument fausse. La OEA ne dispose ni de missions spéciales, ni de fonctionnaires d'aucun niveau déployés à la frontière nord de l'Equateur. Pour autant, il est impossible qu'un fonctionnaire de notre organisation ait formulé de telles déclarations", précisait-il.

Insulza, qui avait quelques heures auparavant réalisé une visite sur le lieu de l'attaque, ajoutait qu'avant cette visite "jamais un fonctionnaire de la OEA ne s'était rendu dans la zone". Il poursuivait: "Et je peux vous assurer que personne de ma délégation n'a vu de guérilleros, ni même de chemins par lesquels pourraient circuler des camionnettes". Difficile d'être plus clair.

Les médias colombiens

Le deuxième cas survient à peine deux jours plus tard, lorsque le journal colombien El Tiempo publie une photo où apparaît Raúl Reyes dans un campement des FARC accompagné d'un homme que le quotidien accuse d'être le ministre de Sécurité interne et externe de l'Equateur, Gustavo Larrea.

Bizarrement, El Tiempo (qui appartient aux Santos, famille du ministre de la Défense Juan Manuel Santos) publie cette photo le 17 mars, le jour même de la réunion des ministres des Affaires étrangères de la OEA à Washington.

Cette réunion extraordinaire devait traiter de la crise diplomatique entre les trois pays et ratifier la condamnation à l'agression colombienne exprimée par les présidents latino-américains lors du sommet du Groupe de Río, le 7 mars en République Dominicaine.

La Colombie prétendait utiliser cette "révélation" pour accuser les autorités équatoriennes de complicité avec les FARC et ainsi justifier son intervention unilatérale.

Le problème c'est que cette information aussi était fausse. A peine quelques heures plus tard, le secrétaire général du Parti Communiste argentin, Patricio Echagaray, donnait une conférence de presse pour informer que c'est lui qui apparaît sur la photo avec Reyes.

Il déclarerait le jour-même sur les écrans de TeleSUR (4) que "celui qui est sur la photo c'est moi. Et cela fait partie d'une série de photos prises il y a trois ans lors d'un reportage que j'ai fait sur Raúl Reyes, dans la forêt colombienne, pour des publications argentines".

Echegaray dispose de l'original de la série de photos dont celle-là et d'autres ont été publiées dans des journaux argentins. La ressemblance entre le ministre équatorien et le dirigeant communiste n'aura pas suffit pour tromper l'opinion et semer le trouble à la réunion de la OEA.

El Tiempo affirmait que ce cliché provenait du fameux ordinateur de Raúl Reyes, que les autorités colombiennes affirment avoir retrouvé sur le site du bombardement et qui contiendrait les "preuves" des liens entre les gouvernements équatorien, vénézuélien et les FARC.

Après le démenti de Larrea et d'Echegaray, El Tiempo se rétractera et publiera ses excuses sur son site web. Dans son mea culpa, la direction du quotidien affirmera avoir reçu cette photo de la Police nationale colombienne qui prétendait que le personnage sur le cliché était le ministre Larrea.

Echegaray précisera qu'il ne s'agit pas là d'une confusion mais bien d'une manipulation. "Elle est grossière oui mais c'est une manipulation dans laquelle tombe le journal, on ne sait pas avec quel degrés de volonté".

Le refrain se confirme: "You can fool some people sometimes, but you can't fool all the people all the time".

Notes:

(1) Dans le campement, mis à part les guérilleros, se trouvaient également cinq étudiants mexicains de la UNAM (Université nationale autonome du Mexique) qui étaient venus interviewer Reyes. Une seule d'entre eux a survécu à l'attaque. Elle est aujourd'hui soignée dans un hôpital militaire de Quito. Lucía Morett (c'est son nom) a décrit l'attaque: ce fut un massacre. Il n'y a pas eu de combat comme les autorités colombiennes l'avaient prétendu au départ, les guérilleros et les étudiants étaient tous endormis. Les troupes héliportées qui ont débarqué par la suite ont fini le travail et achevé les survivants, certains abattus d'une balle dans le dos.

(2) Las FARC hallan refugio en Ecuador, El País, 12/03/08


mercredi 5 mars 2008

Tensions régionales en Amérique Latine

La Guardia Territorial Campesina est un mouvement de base qui
organise les paysans qui occupent des terres dans différentes zones
du Venezuela, dont la frontière où ils sont parfois victimes
de groupes paramilitaires. Ici en 2007 dans l’état d’Apure. (Photo: Seb)

Depuis le dimanche 2 mars, le continent latino-américain est sous tensions. La veille, la Colombie avait bombardé un campement des FARC en territoire équatorien. En réponse Quito a rompu les relations diplomatiques avec Bogotá et renforcé sa présence militaire à la frontière. En solidarité avec l’Equateur et comme avertissement à la Colombie, le Venezuela a fermé son ambassade à Bogotá et expulsé la représentation diplomatique colombienne en poste à Caracas. Hugo Chávez a également ordonné à son ministre de la Défense de déplacer 10 bataillons pour renforcer la zone frontalière entre les deux pays. Le mardi 4 mars, le Conseil permanent de l’Organisation des Etats américains (OEA) a tenu une réunion extraordinaire durant laquelle la majorité des 34 pays membres ont condamné l’agression colombienne. En quelques jours, on est passé de l’euphorie d’une nouvelle libération de quatre otages par les FARC à une situation régionale tendue au maximum. Que s’est-il passé ?

Récapitulons : le mercredi 27 février, les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) libèrent 4 otages détenus depuis plus de six ans dans la jungle. Ils les remettent expressément au président vénézuélien Hugo Chávez et à la sénatrice colombienne d’opposition Piedad Córdoba. Ce geste unilatéral, tout comme la libération en janvier dernier de Clara Rojas et Consuelo González, les FARC le qualifient de "remerciement" à la gestion de paix effectuée par Chávez et Córdoba.

Tous deux avaient entamé leurs rôles de négociateurs avec l’accord du président colombien, Álvaro Uribe. En novembre dernier, celui-ci met fin à la médiation en invoquant d’obscures raisons d’ "ingérence" de Chávez dans les affaires internes de son pays.

Deux gestes unilatéraux donc de la part des FARC (le gouvernement colombien n’a rien cédé en échange de la libération de ces six otages au total), en guise de "remerciement" de bons services prêtés par Chávez et Córdoba, qui avaient réussit à avancer sur le chemin d’un possible échange humanitaire (voir encadré ci-dessous) entre la guérilla et le gouvernement colombien, et qui avaient reçu personnellement un représentant des FARC à Caracas.

"Merci": dites-le avec des bombes

La réponse du gouvernement colombien à la récente libération de quatre nouveaux otages par la guérilla a été le bombardement, le samedi premier mars, d’un campement des FARC en territoire équatorien. Bilan de l’opération : 20 guérilleros abattus dont le numéro deux du Secrétariat (instance dirigeante) du groupe insurgé, Raul Reyes, ainsi que trois guérrilleras blessées dont une de nationalité mexicaine.

L’aviation colombienne a pénétré en Equateur, bombardé le campement et débarqué des troupes héliportées pour "finir le travail" et récupérer le corps de Reyes, ainsi que de Julián Conrado, un autre haut gradé des FARC abattu durant l’opération.

Par cette action, Álvaro Uribe jette à la poubelle le peu d’espoir qui pouvait encore subsister pour arriver à une libération des autres otages. Car, bien que les FARC aient annoncé le jour même de l’opération qu’il ne fallait pas baisser les bras pour arriver à un échange humanitaire, Raúl Reyes était quand même considéré comme leur représentant à l’étranger et le négociateur de l’organisation politique armée.

Le ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner a de fait déploré sa mort en signalant sur France Inter que "évidemment, ce n'est pas une bonne nouvelle que le numéro deux, Raul Reyes, l'homme avec qui nous parlions, l'homme avec qui nous avions des contacts, ait été tué".
Un communiqué plus récent des FARC, daté du 2 mars, signale d’ailleurs que les circonstances de la mort de Reyes "compromettent gravement l’échange humanitaire et annulent la possibilité d’une sortie politique du conflit".

Mais au delà de du coup porté aux FARC et à l’échange humanitaire, la Colombie s’en prend directement à l’Equateur en accusant le gouvernement du président Rafael Correa de sympathie et de collaboration avec les FARC.

Quelques heures après l’Equateur, c’est le gouvernement vénézuélien et le président Chávez qui sont également accusés de soutenir politiquement et financièrement les FARC.

Les autorités colombiennes affirment tirer leurs informations d’un ordinateur récupéré sur les lieux et qui appartenait à Raul Reyes (ordinateur de fort bonne qualité puisqu’il à résisté à un bombardement qui a fait 20 victimes dont son propriétaire).

Sortant toujours un nouveau tour de son chapeau, Uribe affirme que cet ordinateur révèle également l’acquisition par les FARC de 50 kg d’uranium. Pouvant de là, dans les prochains jours (pourquoi pas ?) faire le lien avec le Venezuela qui entretient des relations commerciales avec l’Iran. Il faut s’attendre à tout.

Violation constante du territoire équatorien

En réaction, le président Rafael Correa a rompu les relations diplomatiques avec Bogotá et a déployé des troupes le long de la frontière avec la Colombie voisine.

La violation du territoire équatorien par l’armée colombienne n’est pas neuve. Avec l’aide des Etats-Unis par l’intermédiaire du Plan Colombia (1), des avions colombiens survolent fréquemment la zone frontalière.

Parmi leurs activités, ils répandent des pesticides sur les cultures de coca, non seulement en Colombie mais aussi du côté équatorien. Mis à part la coca, les zones touchées par ces fumigations comptent aussi des cultures d’aliments et des villages où les paysans se retrouvent contaminés par ces produits fournis, cela dit en passant, par la multinationale des OGM Monsanto.

Les fumigations sont en suspend depuis janvier dernier, suite à une plainte de Quito qui compte d'ailleurs porter cette affaire devant le Tribunal pénal international de La Haye.

Haut responsable militaire étasunien en voyage à Bogotá

D’après une dépêche de l’agence de presse Efe datée du 3 mars, un haut responsable militaire étasunien s’est rendu à Bogotá deux jours avant le bombardement de samedi dernier.

La visite ne fut mentionnée que discrètement par un site Internet des Forces militaires de Colombie, sur lequel apparaît une photo datée du 28 février.

Le contre-amiral Joseph Nimmich, directeur de la Force d’Intervention conjointe (Joint Interagency Task Force) des Etats-Unis, a été reçu ce jour-là au Commandement général des Forces militaires colombiennes.

D’après la dépêche citée, l’objectif de ce voyage était de "partager une information vitale sur la lutte contre le terrorisme".

On peut s’attendre dans les prochaines heures à de nouvelles "révélations" de la part du gouvernement d’Álvaro Uribe, qui pourraient occasionner de nouvelles réactions.

Note:

(1) Pour l’année 2008, les Etats-Unis ont approuvé un budget de 500 millions de dollars pour financer le Plan Colombia.



Echange humanitaire

L’échange ou accord humanitaire devait consister en la libération d’une quarantaine d’otages des FARC contre la remise en liberté de 500 combattants détenus dans les prisons colombiennes. Parmi les personnes aux mains de la guérilla figurent des députés, ainsi que des soldats et policiers colombiens capturés au combat.

L’ex candidate présidentielle franco-colombienne Ingrid Betancourt fait également partie de ce groupe d’otages, tout comme trois citoyens étasuniens, dont l’avion avait été abattu par la guérilla au-dessus de la jungle et qui prétendent être des "contratistes" d’une firme privée nord-américaine.

Les FARC exigent cependant la démilitarisation de deux départements du sud du pays, Florida et Pradera, pour réaliser l’échange. Ils demandent aussi d’inclure dans les 500 guérilleros à libérer, Simón Trinidad, arrêté à Quito en janvier 2004 au cours d’une opération de la police équatorienne, en lien avec les services de renseignement colombien et américain, ainsi qu’une combattante de la guérilla, alias Sonia. Tous deux ont été extradiés aux Etats-Unis et y sont emprisonnés. Bogotá se nie à accepter ces conditions pour réaliser l’échange.


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