lundi 8 juin 2009

La délinquance aura-t-elle la peau de la "Révolution bolivarienne"?

Alors que ces dix dernières années la pauvreté a diminué d'un tiers au Venezuela, la courbe de la violence y a suivi une trajectoire inverse. Sur la même période, le nombre d'homicides est passé de près de 6000 à plus de 13 000 par an. Balbutiant sur le sujet durant une bonne partie de sa gestion, le gouvernement d'Hugo Chávez semble désormais décidé à prendre le problème à bras-le-corps. Car la simple amélioration des conditions sociales ne suffit apparemment pas à faire chuter le crime.


"Pas un mort de plus dans le 23 de Enero". (Photo: Seb)

Pastor est chauffeur de taxi à Caracas. Il travaille la nuit pour éviter les embouteillages à l'entrée et à la sortie de la capitale. "Comme je vis un peu en dehors, je devrais me lever tous les jours à 4 h du matin pour pouvoir arriver à une heure décente dans le centre", commente-t-il. Mais la nuit le travail est plus risqué, alors il fonctionne presque exclusivement avec des clients connus: "Ils me passent un coup de fil et je vais les chercher là où ils sont. C'est plus sûr pour moi et aussi pour eux, on ne sait jamais sur qui on peut tomber".

Malgré sa prudence, Pastor a été victime d'un braquage il y a quelques mois, en conduisant un client dans un barrio (quartier défavorisé). "Deux motards nous ont braqué avec leur arme. Je n'ai pas résisté, j'ai préféré qu'ils partent avec la voiture et sortir de là vivant". L'incident en restera là et Pastor retrouvera même son véhicule quelques jours plus tard. Mais les histoires de vols à main armée ne se terminent pas toujours aussi bien. Entre 1999 et 2008, près de 22 000 personnes sont tombées sous les balles de la délinquance, rien qu'à Caracas (2 millions d'habitants). Au niveau national, un document du Corps d'investigations scientifiques, pénales et criminelles (CICPC), divulgué récemment dans la presse, avance le chiffre de 101 141 homicides en dix ans (pour 28 millions d'habitants).

Selon le rapport 2007 des Nations Unies sur l'état des villes dans le monde, l'augmentation de la violence est un phénomène global et est surtout notoire dans les pays en voie de développement qui connaissent une forte croissance urbaine. Avec une population concentrée à 93% dans les villes, le Venezuela dépasse largement la moyenne régionale qui tourne autour de 79%. A titre d'exemple, au Brésil, depuis les années 1970, le taux d'homicides a triplé à Rio de Janeiro et quadruplé à São Paulo. A Caracas, en vingt ans il s'est pratiquement multiplié par dix.

L'Organisation panaméricaine de la santé (OPS) signale qu'entre 1980 et 2002, le taux d'homicides au Brésil est passé de 11,4 à 28,4 pour 100 000 habitants. Le Venezuela a, lui, effectué un bon de 19,4 à 50,9 entre 1998 et 2003. A contario, le Salvador et la Colombie, jusqu'ici les plus violents du continent, ont amorcé une baisse de cette morbidité (respectivement de 62,5 à 54,9 et de 64 à 38).

Gauche sans solutions?

Alors qu'Hugo Chávez entame sa onzième année à la tête du gouvernement, l'opposition n'hésite pas à faire le parallèle entre l'augmentation de la violence et la gestion du président. "Dites 'non' à l'insécurité, votez 'non'!", était l'un des slogans utilisés pendant la campagne du référendum constitutionnel remporté en février dernier par le camp bolivarien. Mais si les résultats des derniers scrutins montrent toujours un soutien majoritaire au gouvernement, les élections régionales de novembre 2008 ont laissé apparaître un certain mécontentement dans les zones les plus peuplées. Sur les sept Etats perdus lors de ce scrutin, quatre figurent parmi les plus violents du pays (le district de Caracas et les Etats de Carabobo, Zulia et Miranda). Et d'après le dernier sondage de l'Institut vénézuélien d'analyse de données (IVAD), l'insécurité constitue la première préoccupation pour sept Vénézuéliens sur dix.

Selon le criminologue Andrés Antillano, la délinquance pose un réel problème aux gouvernements progressistes d'Amérique latine: "Il n'y a pas de discours de gauche consistant sur le sujet. L'agenda de l'insécurité est un agenda colonisé par la droite, dans la plupart des pays". Professeur à l'Institut des sciences pénales de l'Université centrale du Venezuela (UCV), M. Antillano considère que les progressistes se limitent à concevoir le problème sous forme de mythes. "Le premier est le mythe de la négation: il n'y a pas d'insécurité, c'est une invention des médias, c'est une façon de criminaliser le peuple, etc. Cela a été la position de ce gouvernement durant une certaine époque".

Pauvres et victimes

Un autre mythe est celui qu'il qualifie de "fonctionnalisme de gauche" et qui revient à penser que "simplement" en améliorant les conditions de vie et l'inclusion sociale, on peut faire baisser les chiffres de l'insécurité. "La réalité du Venezuela démontre que cela n'est pas vrai, qu'il n'y a pas de relation mécanique. Il y a en plus un effet paradoxal, car non seulement les politiques d'inclusion sociale n'entraînent pas une diminution de l'insécurité, mais en plus l'insécurité elle-même augmente l'exclusion sociale", commente-t-il.

Au Venezuela, le taux de chômage est passé de 10,3% en 1995 à 7,4% en 2008. La pauvreté est quant à elle passée de 49,4% de la population en 1999, à 28,5% en 2007. Mais le segment de la population le plus touché par la violence demeure le secteur le plus marginalisé par rapport au reste de la société. Dans son rapport de l'année 2008, l'ONG locale PROVEA définit la victime-type de cette façon: "Des hommes jeunes, habitants de localités socioéconomiquement déprimées des grands centres urbains du pays".

Policiers délinquants

Mais si le nombre d'homicides a effectivement augmenté ces dix dernières années, l'insécurité apparaît cependant comme un problème structurel puisant aussi ses racines dans les politiques publiques des décennies passées. En particulier au niveau des forces de l'ordre régulièrement accusées d'inefficacité voire de complicité.

Dans les barrios, les policiers ne sont pas vraiment perçus comme la solution au problème, mais plutôt comme des auteurs potentiels de graves délits, tels qu'enlèvements, extorsions, vols ou trafics de drogue. "Les flics ici revendent la drogue qu'ils confisquent aux trafiquants, ou leur font payer une vacuna (rançon) pour fermer les yeux. Certains agents vont même jusqu'à louer leur arme aux délinquants", témoigne Francisco, habitant du quartier populaire de La Vega, à Caracas.

Selon le ministre de l'Intérieur et Justice, Tareck El Aissami, 20% des délits commis dans le pays sont perpétrés par ces mêmes fonctionnaires. Il faut dire que la multiplicité des corps de police ne facilite pas la tâche ni le contrôle sur les effectifs. Au Venezuela il existe 25 polices départementales et 67 municipales. A cela viennent s'ajouter le CICPC, les autorités de transport et circulation (qui ne portent pas d'arme), ainsi que la Garde nationale et les Forces armées. Et il aura fallu attendre 2001 pour que soit approuvé le décret de "coordination de sécurité citoyenne", qui a pour tâche de relier entre eux les différents organismes de maintien de l'ordre.

Un second pas, en avril 2006, a été la création d'une Commission nationale de réforme policière (Conarepol). Qui a fait le même constat qu'une précédente commission en 1991: le Venezuela paie "l'inexistence d'une politique nationale en matière de police, la carence de mécanismes de coordination policière, la superposition de fonctions entre les différents corps de sécurité", etc.

Arsenal législatif

Le 18 mars dernier, le gouvernement a annoncé l'activation de "sept fronts contre la violence", avec la création d'un Conseil national de prévention et sécurité citoyenne, intégré par plusieurs ministères. Figurent aussi au menu la création d'un Système intégré de polices et le lancement d'une Université expérimentale de la sécurité, visant à améliorer le niveau de formation des fonctionnaires. A plus long terme, l'ambition est de réformer les polices départementales et municipales. Un sujet délicat dans ce pays si polarisé, où l'opposition s'accroche à quelques bastions locaux .

Plusieurs lois sont également en cours d'élaboration à l'Assemblée nationale. C'est le cas de l'amélioration du statut social et professionnel du policier et du durcissement des peines pour port d'armes.

"Pas besoin d'arme"

Toutes ces mesures se cantonnent pour l'instant à un cadre strictement législatif. Mais bien souvent, dans les quartiers, c'est le travail quotidien qui paie. Parce que, comme le fait remarquer Francisco, à La Vega comme ailleurs "il n'y pas vraiment de dynamique qui t'amène à autre chose" qu'à entrer dans une bande ou à porter un "flingue" pour obtenir la reconnaissance des autres.

Alors, avec quelques copains, il a choisi un autre combat, celui de sortir les plus jeunes de l'engrenage en les initiant à la culture contemporaine mais aussi à celle de leurs ancêtres. Ensemble ils ont créé une radio communautaire et une coopérative audiovisuelle grâce à laquelle ils forment les adolescents à l'initiation aux médias. Ils combinent cela avec la musique originaire des percussions, et le seul bruit qui résonne ici est celui des tambours. "Dans le quartier tout le monde nous respecte pour ce qu'on fait, même les délinquants, parce qu'ils savent que nous travaillons pour la culture, nous ne les considérons pas comme des ennemis et eux non plus. Ils ont aussi des enfants et quand ils voient qu'on travaille avec leurs gosses pour les sortir du cercle, ils nous sont reconnaissants. On n'a pas besoin de porter une arme pour se faire respecter".



La réponse populaire du 23 de Enero

Dans le quartier du 23 de Enero à Caracas, une construction pas comme les autres se plante au milieu des tours à appartements. Il s'agit du local de la Coordinadora Simón Bolívar (CSB), un ex-commissariat de police transformé en centre culturel. Cours de danse, accès gratuit à Internet et à l'alphabétisation informatique, radio communautaire, missions sociales: depuis 2005 l'endroit est devenu un lieu de rencontre et de participation. La CSB est née en 1993, bien avant le début de la "Révolution bolivarienne", dans ce quartier réputé pour son organisation et ses luttes sociales.

Juan Contreras, membre de la Coordinadora, se souvient que la naissance du collectif répondait alors au besoin de "construire un pouvoir local, ce qu'on appelle aujourd'hui le 'pouvoir populaire', et ce à partir de trois axes principaux: la récupération des espaces, la récupération des traditions et le sport". L'idée était, entre autres, de se rapproprier les espaces qui à un certain moment, à cause de l'absence de politiques publiques, étaient tombés aux mains de la délinquance. Aujourd'hui l'objectif n'a pas changé: "Notre but est aussi de tendre des ponts entre les gens afin qu'ils communiquent entre eux, et ce à travers la culture et le sport. Et nous y sommes parvenus, maintenant les gens participent".

La CSB organise des activités ludiques et culturelles dans le quartier afin que les jeunes occupent leur temps libre et ne tombent pas dans les filets des bandes et de la drogue. Mais qui dit organisation sociale dit aussi formation politique: "Chaque groupe, chaque collectif apporte son travail social, son travail politique, afin d'empêcher la délinquance et le trafic de drogue de s'installer dans le quartier. Il y a d'ailleurs eu des affrontements et des camarades ont été assassinés par les narcotrafiquants". Pour Juan et les autres, le fléau a aussi ses origines politiques: "Ici nous menons une lutte de longue date contre la drogue et la délinquance. Dès la fin des années 1970, l'Etat a commencé a mener une 'guerre sale' et à inonder le quartier de drogue afin de venir à bout des luttes sociales qui réclamaient la transformation de la société".

La semaine dernière, trois personnes du quartier ont été assassinées en pleine rue, vers minuit. Parmi les victimes, un militant impliqué depuis de nombreuses années dans les luttes sociales. A l'époque, il avait même participé à la Révolution sandiniste au Nicaragua. "La néfaste logique du capital ne fait pas que promouvoir la mercantilisation de la drogue, elle promeut aussi la mercantilisation de la mort", pouvait-on lire sur un tract distribué dans le 23 de Enero, lors d'une mobilisation de protestation contre cet assassinat.


Références consultées:

- "Enhancing Urban Safety and Security - Global Report on Human Settlements 2007", UN-Habitat, disponible sur www.unhabitat.org.

- Annuaire statistique 2008 de la CEPAL (Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes, organisme des Nations Unies), disponible sur www.cepal.org.

- "Situación de los derechos humanos en Venezuela - Informe anual 2008", PROVEA, disponible sur www.derechos.org.ve.

- "Salud en las Américas", OPS, 2007.

- "La consulta national sobre la reforma policial en Venezuela: Una propuesta para el diálogo y el consenso", Comisión Nacional para la Reforma Policial, Caracas 2007.

- "La policía venezolana, desarrollo institucional y perspectivas de reforma al inicio del tercer milenio", Tomo I, Comisión Nacional para la Reforma Policial, Caracas 2007.

-
Selon l’Institut national de Statistiques (INE), en 2006 Caracas (District-capitale) comptait un peu plus de 2 millions d'habitants.



Article publié dans le quotidien suisse Le Courrier le 26 mai 2009.

lundi 25 mai 2009

Manif et classe moyenne

(Photo: Seb)

Mercredi dernier l'opposition a manifesté. Un peu contre tout, un peu en faveur de rien. Parce que "non c'est non" comme dit son slogan. Une manif d'étudiants à laquelle étaient présents de nombreux non étudiants, ainsi que les dirigeants politiques de l'opposition: le député de Podemos (Pour une Démocratie sociale) Ismael García, le maire de la grande Caracas Antonio Ledezma et Oscar Pérez, meneur du fameux "Commando national de la Résistance", une organisation aux idées d'extrême droite mais heureusement aux rangs peu fournis.

Le cortège est parti de l'Université centrale du Venezuela (UCV) et s'est rendu jusqu'au siège du ministère de l'Education supérieure, où une délégation composée de représentants des étudiants et des autorités universitaires (qui avaient elles aussi appelé à manifester) a été reçue par le Ministre. Ils y ont remis un document. Leur argument principal est que le gouvernement a réduit le budget des universités de 6%. En réalité, c'est tout le budget de l'Etat qui fut récemment réduit de 6% à cause de la crise économique mondiale et de la chute des prix du pétrole qu'elle a entraînée.

L'Exécutif demande aux universités de ne pas faire porter le poids de cette réduction aux étudiants ni aux ouvriers des établissements mais plutôt de couper dans les frais non indispensables et dans les dépenses luxueuses des hauts fonctionnaires (1). Mais au Venezuela les universités (tant privées que publiques) sont autonomes et décident donc elles-même comment elles vont appliquer cette réduction. L'occasion était trop belle, donc, pour ne pas tenter de remobiliser ce bon vieux mouvement étudiant aux mains blanches; même si la réputation de celui-ci a perdu de sa blancheur depuis que ses principaux leaders se sont ouvertement investis dans les partis politiques de l'opposition.

Rappelons également que, selon le journal Ultimas Noticias de ce dimanche, l'Assemblée nationale (Parlement) et plusieurs groupes universitaires "chavistes" ont exhorté l'inspection générale des Finances (Contraloría General de la República) à ouvrir une enquête sur la manière dont les universités publiques investissent leur budget. Ces dernières nient pour l'instant tout audit sur leurs finances internes (un comble pour des universités publiques, le tout sous le couvert de "l'autonomie") et, d'après le quotidien, "elles n'ont toujours pas expliqué, par exemple, pourquoi en 2008 elles n'ont pas utilisé 45% de leur budget, alors qu'aujourd'hui elles dénoncent la réduction de 6%".

Globovision

Par ailleurs, la guerre médiatique est de nouveau sur le tapis. Avec cette fois l'entreprise privée de communication Globovision au milieu du jeu de quilles. "Nous allons en finir avec ce fou armé d'un fusil (2) ou je ne m'appelle plus Hugo Chávez", a averti récemment le Président vénézuélien en visant le directeur de la chaîne, Alberto Federico Ravell. Relançant ainsi le débat sur les médias et, par la même occasion, toute la campagne pour la "liberté d'expression".

Une erreur politique de Chávez? Une attaque frontale à Globovision le serait probablement. Il est évident qu'une fermeture de la chaîne, même si elle est réclamée par certains militants du mouvement populaire, réveillerait les mobilisations et serait une occasion pour l'opposition de se refaire une santé. Nous aurons l'occasion de revenir sur le sujet dans les semaines qui viennent.

Bref, l'opposition a manifesté mercredi dernier: Lunettes de soleil, casquettes aux logos de Globovision ou RCTV, petit parasol pour les dames les plus chics. La classe moyenne était dans la rue, "moyennement riche, moyennement cultivée" comme disait le poète uruguayen Mario Benedetti, décédé la semaine dernière. En prenant quelques photos de la mobilisation, je n'ai pu m'empêcher de repenser à ce texte génial. En hommage a Benedetti, monument de la poésie latino-américaine; mais aussi comme "légende poétique" pour accompagner les clichés de la manifestation, je publie ci-dessous son "Poème à la classe moyenne", d'une brûlante actualité.


Mesdames... (Ph: Seb)


Mesdames aussi... en première ligne. (Ph: Seb)

Face aux mains blanches des étudiants,
la Police métropolitaine a laissé les armes au vestiaire. (Ph: Seb)



Poème à la classe moyenne

Classe moyenne
moyennement riche
moyennement cultivée
entre ce qu'elle croit être et ce qu'elle est
il existe une distance moyennement grande
Du milieu elle regarde à moitié mal
les noirs
les riches, les sages
les fous
les pauvres
Si elle écoute un Hitler
elle apprécie à moitié
si c'est un Che qui parle
à moitié aussi
Au milieu de rien
elle doute moyennement
comme tout l'attire (moyennement)
elle analyse à moitié
tous les faits
et (à moitié confuse) elle descend dans la rue avec des demi-casseroles
elle arrive alors à moyennement attirer l'attention
de ceux qui dirigent (à moitié dans l'ombre)
parfois, parfois seulement, elle se rend compte (à moitié tard)
qu'on l'a utilisée comme pion
dans un jeu d'échec qu'elle ne comprend pas
et qui ne la converti jamais en Reine
Ainsi, à moitié rageuse
elle se lamente (à moitié)
d'être le moyen grâce auquel les autres mangent
ces autres qu'elle n'arrive pas à comprendre
même pas à moitié.

Mario Benedetti (3)

Notes:

(1) Voir aussi sur ce blog "Le Venezuela trace la voie d'une réponse progressiste à la crise".
(2) "Ese loco con cañon...".
(3) La traduction est de la voix du sud.

mardi 12 mai 2009

Contre l'insécurité, du plomb et de la culture

"Contre le capitalisme et son industrie mercantiliste de la mort..." (Photo: Seb)

L'assemblée est réunie sur le petit terrain de football, juste au pied des tours du quartier du 23 de Enero, à Caracas. Des personnes venues d'autres quartiers et des sympathisants participent, mais peu descendent de chez eux pour discuter de la problématique qui rassemble les personnes présentes: "Pas un mort de plus au 23 de Enero".


La semaine dernière, trois personnes ont été assassinées en pleine rue, vers minuit. Parmi les victimes, un militant impliqué depuis de nombreuses années dans les luttes sociales. A l'époque, il avait même participé à la Révolution sandiniste au Nicaragua.


La manifestation et l'assemblée de ce samedi après-midi ont été convoquées par les collectifs de la zone, réputée pour ses luttes et son organisation sociales. A l'aide de hauts-parleurs, les intervenants invitent tour à tour les voisins à descendre de chez eux et à participer, sans avoir peur. L'idée est d'occuper les espaces afin de ne pas y laisser proliférer le trafic de drogue et la violence qu'il engendre.


Les discours tendent vers une récupération des espaces à travers la culture et l'organisation. D'autres sont plus radicaux: "Nous devons les combattre sur leur terrain. Et si c'est avec du plomb (des balles) ce sera avec du plomb, pas seulement avec la culture!", lance un intervenant. "La conformation des communes et des milices populaires, c'est le chemin de que nous devons prendre", rétorque un autre.


La scène se déroule sous l'oeil attentif d'un représentant du ministère de l'Intérieur et Justice. Accompagné par trois agents de la Police métropolitaine (PM), ils sont plus d'une fois pris à parti: "Je voudrais demander à nos 'amis' de la police ici présents: Quelle vente de drogue est clandestine dans le quartier? Aucune! Toutes les ventes de drogues sont publiques et notoires. Vous savez très bien où se trouvent les délinquants. Alors pourquoi est-ce si difficile d'y mettre un frein?".


Le fonctionnaire du ministère ne pourra qu'acquiescer: "Je dois reconnaître que vous n'avez pas tort". Parmi les mesures mises en place par l'Exécutif, figure le projet de Police communale qui devra travailler étroitement avec les communautés organisées. "Les hommes qui m'accompagnent sont là pour vous écouter et vous obéir. C'est vous qui devez contrôler la police et eux doivent être vos subordonnés".


Note :


Un long reportage sur le thème de l'insécurité au Venezuela sera publié prochainement dans le quotidien suisse Le Courrier. Des passages seront probablement publiés sur ce blog par la suite.

jeudi 2 avril 2009

"La crise pourrait mener à une économie mondiale organisée sur la base de blocs régionaux"

Cet entretien avec l’économiste chilien Orlando Caputo fut réalisé en décembre 2008 à Santiago du Chili et publié en espagnol sur le site Rebelion.org en janvier. Malgré les trois mois écoulés depuis lors, j'estime qu'il garde en bonne partie sa pertinence, surtout à l'heure où les "maîtres du monde" se réunissent à Londres dans le cadre du G20.

(Photo: Seb)

Orlando Caputo est économiste et a dédié la majeure partie de sa vie à l’activité académique, sauf durant la période de gouvernement du président Salvador Allende, pendant laquelle il se trouva à la tête de l’industrie chilienne du cuivre. A 28 ans, il fut nommé représentant personnel d’Allende au comité exécutif de Codelco (Corporation nationale du Cuivre) et a ensuite occupé le poste de gérant général de cette entreprise publique.


Après le coup d’Etat militaire il s’est exilé au Mexique où il a vécu 17 ans et a enseigné à l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM). Dans ce pays, il a participé à la création du Réseau d’Etudes de l’Economie mondiale (1), dont il est toujours membre aujourd’hui.


Son sujet d´étude principal est l’économie mondiale et il insiste: "pas ‘inter-nationale’, mondiale". Monsieur Caputo revendique une interprétation différente de la crise économique, "y compris de celle que font certains secteurs progressistes". Il estime que la crise pourrait ouvrir de nouvelles possibilités et alternatives, mais il signale de nombreuses déficiences parmi les partis et un manque de conscience politique chez les mouvements sociaux. "Le capitalisme a la capacité de résoudre cette crise", prévient-il.


Quelle est votre interprétation de la crise actuelle ?


Il s'agit d'une crise immobilière qui s'est transformée récemment en crise de l'économie mondiale et je pense que nous n'en sommes qu'au début. Cette crise, depuis le départ, a été analysée sur la base d'éléments qui me paraissent très critiquables. Parmi ceux-ci le fait de la qualifier de crise financière.

Cela me paraît bizarre parce que c'est en fait une crise immobilière qui regroupe deux secteurs: un secteur réel et un secteur financier. Mais en plus on parle de crise financière alors que la globalisation de l'économie mondiale a fait en sorte que le capital productif soit devenu relativement indépendant du capital financier.


Dans les années 80, environ 50% des bénéfices des entreprises productrices de biens et services étaient captés par le secteur financier. Cela a diminué énormément jusqu'à atteindre entre 10 et 18%. Et cela va même plus loin, ces entreprises ont obtenu des bénéfices si élevés qu'elles se sont transformées en prestataires nettes du système financier.


Souvenons-nous que la globalisation de l'économie mondiale, appuyée par le néolibéralisme, s'est instaurée parce que les bénéfices et les taux de rentabilité (2), dans les années 60 et 70, étaient bas. Les entreprises ont alors commencé à affronter cela en s'ouvrant au monde, en investissant partout, en exigeant le libre commerce, etc.


Que signifie cette globalisation de l'économie du point de vue des relations sociales de production?


Elle signifie une domination du capital sur le travail: flexibilité du travail, tertiarisation, etc. La flexibilisation des processus productifs divise le monde du travail. Qu'est-ce que cela implique? Cela implique que dans le monde il y a eu une diminution des salaires accompagnée d'une augmentation directe des bénéfices des entreprises.

L'augmentation des bénéfices est due aussi à d'autres raisons, notamment parce que les entreprises s'approprient les ressources naturelles. Le néolibéralisme défend comme cause principale, en plus de la "liberté de choisir", la propriété privée des ressources naturelles. Par ailleurs, on augmente aussi le pouvoir du capital sur les Etats.

Le monde est dominé par les grandes multinationales productrices de biens et services et non par le capital financier. Cela ne veut pas dire que le capital financier ne soit pas important, il est très important. Mais le capital a besoin de créer un bénéfice et pas seulement de jouer avec des bénéfices antérieurs, des accumulations de fonds, etc.

Dans les pays développés, cette indépendance relative se réalise concrètement. Dans le cas de l'Amérique latine, le capital financier mondial et le capital productif agissent conjointement car les dénationalisations, l'organisation de la production et les nouvelles entreprises se créent avec très peu de capital frais et avec beaucoup de crédits associés. Et donc en Amérique latine, pour ainsi dire, l'exploitation est double.

"Le monde est dominé par les grandes multinationales productrices de biens et services et non par le capital financier"

Si on voit les choses de cette manière, cela veut dire que dans le monde il y a un excès de capital qui va vers les fonds, vers l'appareil financier. Les entreprises y mettent tout le capital liquide qu'elles ne vont pas utiliser, les gouvernements aussi y mettent leurs réserves; des fonds souverains se créent dû aux prix élevés des matières premières durant une certaine période, les fonds de pensions et aussi d'autres types de fonds se créent aussi.

Les entreprises ne sont plus demandeuses de crédits car elles sont désormais des prestataires nettes. Mais cela représente un problème: à qui vont-elle prêter? C'est là que se développent les entreprises technologiques, les "point com", qui expliquent la crise de 2001. Mais après, où investissent-elles leur capital excessif? Elle n'avaient plus où prêter et c'est là que le secteur construction a joué un rôle important, non seulement aux Etats-Unis mais aussi dans le monde.


Les entreprises n'ont pas besoin de capital car elles réalisent leurs investissements, leurs élargissements et fusions à partir de capitaux propres. Evidemment tout est relatif, sur 100% elles obtiennent peut être 15% de crédits. Mais ce qu'elles trouvent comme sortie c'est le développement du secteur immobilier, en finançant de grands projets à grands coups de crédits.


Ça c'est le système qui a échoué aux Etats-Unis et ailleurs. Cette interprétation est complètement différente de ce qu'on peut entendre sur le sujet. Cette crise n'a jamais été seulement financière, c'est une crise de la globalisation et du néolibéralisme. Et la crise s'est maintenant transformée parce que, jusqu'au deuxième trimestre 2008, les bénéfices des entreprises productrices de biens et services, non résidentielles, ne diminuaient pas énormément aux Etats-Unis. Les véritables crises ne peuvent se développer s'il n'y a pas une importante chute des bénéfices et des taux de rentabilité. Et cela est en train d'avoir lieu à l'heure actuelle.

Considérez-vous cette crise comme une opportunité pour développer des alternatives?

Cette crise pourrait mener à une rupture du processus de globalisation actuel et à une économie mondiale organisée sur la base de blocs régionaux. Mais continuer à l'analyser comme une "crise financière" c'est déplacer la préoccupation fondamentale. C'est déplacer le fait que la plus importante contradiction de notre époque se trouve entre le capital et la société humaine, représentée par les travailleurs et les mouvements sociaux qui défendent aussi les ressources naturelles et la nature.

La crise peut ouvrir des possibilités mais je pense qu'il y a beaucoup de déficiences politiques, il n'y a pas de conscience. Le mouvement est très faible mais s'il y avait une conscience politique et si les partis se positionnaient, il pourrait alors surgir un processus de rébellion afin d'exiger de nouvelles structures mondiales, un nouveau système financier et monétaire.

En Amérique latine on peut arriver à faire de grandes choses: un processus d'intégration qui tienne compte de l'intérêt des peuples et pas seulement des entreprises, qui diversifie les économies nationales, qui ne soit pas seulement commercial mais qui soit plutôt un processus d'intégration globale et avec une monnaie propre, une Banque du Sud, etc. Les conditions sont réunies.


Notes :

(1) Red de Estudios de la Economía Mundial (www.redem.buap.mx). Orlando Caputo est également membre du groupe de travail sur l'Economie mondiale, les Corporations transnationales et les Economies nationales, du CLACSO (Conseil latino-américain des Sciences sociales, www.clacso.org.ar).

(2) «Las tasas de ganancias».

lundi 23 mars 2009

Le Venezuela trace la voie d'une réponse progressiste à la crise

Le président vénézuélien Hugo Chávez a présenté ce samedi 21 mars une série de mesures économiques face à la crise mondiale. Alors que les gouvernements néolibéraux entendent faire payer la débâcle capitaliste aux travailleurs, Caracas ouvre la voie d'une réponse progressiste. Il s'agit, entre autres, de débloquer 100 milliards de dollars d'investissements publics sur les quatre prochaines années, d'augmenter de 20% le salaire minimum en 2009 et de limiter les revenus des hauts fonctionnaires.

Ces 100 milliards de dollars d'investissements publics se traduiront, entre autres, par la construction d'infrastructures et de nouveaux logements. (Photo: Seb)

L'annonce était attendue par beaucoup, y compris par l'opposition qui espérait des mesures impopulaires comme l'augmentation du prix de l'essence ou une dévaluation du Bolivar (la monnaie locale). Rien de tout cela ne figurera finalement à l'agenda. (1)

A contre-courant des recommandations classiques du FMI ou de la Banque mondiale, Caracas a présenté ce samedi un plan d'investissements publics à hauteur de 100 milliards de dollars (2) sur les quatre prochaines années. "Le gouvernement révolutionnaire va investir une masse globale de 100 milliards de dollars. Et cela n'inclut pas les investissements pétroliers qui eux atteindront 125 milliards. C'est une des plus fortes mesures anticycliques et anticrise", a expliqué le président Chávez.

Par ailleurs, le budget 2009 de l'Etat sera revu à la baisse (- 6,7%) et recalculé sur un prix du baril de pétrole à 40 dollars, au lieu des 60 dollars comme base actuelle. Afin de faire face à cette réduction, l'Etat doublera pratiquement son endettement interne et fera des économies sur les salaires des haut fonctionnaires.

Selon les chiffres présentés par le président Chávez en Conseil des ministres, la dette externe du Venezuela représentait 64,1% du Produit intérieur brut (PIB) il y a 20 ans et se situe aujourd'hui à 9,3% (fin 2008). La dette interne se situe quant à elle à 4,3% du PIB. "Ce pourcentage peu élevé nous permet aujourd'hui de prendre des mesures d'augmentation (de la dette interne), calculées de façon exacte afin de nous protéger et de nous renforcer", a-t-il expliqué.

Par ailleurs, le mandataire a appelé l'Assemblée nationale (le Parlement) à légiférer afin de limiter les salaires des hauts fonctionnaires. En ce qui concerne l'Excécutif, un décret devrait être publié dans les prochains jours afin de réviser et réduire les revenus les plus élevés. Les dépenses somptueuses sont également concernées. "Nous allons éliminer les frais des véhicules de luxe, les cadeaux, la construction de nouveaux sièges, les missions à l'étranger, la publicité superflue, etc.".

Hausse du salaire minimum

Parmi les mesures figure également une augmentation du salaire minimum de 20% en deux étapes: 10% à partir du premier mai et 10% en septembre prochain. Celui-ci passera donc, cette année, de l'équivalent de 274 euros à 331 euros par mois, se maintenant parmi les plus élevés d'Amérique latine.

La seule décision qui sera directement répercutée sur le portefeuille de la population, afin d'équilibrer en partie le budget de l'Etat, est l'augmentation de 3% de la TVA. Elle passe ainsi de 9 à 12%, loin derrière les 16% de la fin des années 90. "De la même manière que nous avions réduit la TVA de 14 à 9% lorsque nous jouissions des hauts revenus pétroliers, maintenant nous effectuons une augmentation prudente", a fait remarquer Chávez.

Finalement, le gouvernement a confirmé la nationalisation (annoncée il y a déjà plusieurs mois) de la banque filiale du groupe espagnol Santander, Banco de Venezuela. Si cette décision se concrétise, l'Etat vénézuélien contrôlera 25% du secteur bancaire et en sera l'acteur le plus important. Ces actions, accompagnées de la ferme volonté de maintenir les dépenses sociales en matières d'éducation, de santé et d'infrastructures, démontrent qu'il n'y a pas de fatalité face à la crise capitaliste et qu'un gouvernement souverain, non soumis aux diktats des institutions financières internationales et des entreprises, peut agir en fonction des intérêts des travailleurs... lorsque l'intention y est.

Notes:

(1) La chaîne privée Globovision était même allée jusqu'à inventer l'annonce imminente d'une diminution de la quantité de devises étrangères octroyées à chaque Vénézuélien. L'information, qui s'est révélée totalement fausse, fut relayée par plusieurs médias d'opposition avant d'être démentie par un communiqué du ministère de l'Economie et des Finances.

(2) Le 23 mars, un dollar était égal à 0,73 euro.


Article publié sur le site de La Gauche le 23 mars 2009

lundi 16 mars 2009

L'industrie alimentaire dans la tourmente

Ces dernières semaines le gouvernement vénézuélien a pris le contrôle de la totalité des entreprises productrices de riz dans le pays, et ce pour une période annoncée de 90 jours. Le secteur privé est accusé de ne pas respecter la régulation des prix appliquée à cet ingrédient classique du menu quotidien de la population. Le président Hugo Chávez a par ailleurs ordonné l'expropriation d'une usine de la multinationale Cargill.

La mesure est motivée par le fait que le secteur privé tente de contourner le contrôle des prix en produisant majoritairement des variétés de riz "à saveurs", qui peuvent être vendues jusqu'à trois fois le tarif fixé par l'Etat. La fédération patronale se scandalise et insiste sur le fait que les entreprises "ne peuvent pas vendre à perte", de son côté le gouvernement invoque la "sécurité alimentaire".

"Ils achètent le riz aux producteurs et ils refusent de le produire au prix régulé; c'est pourquoi j'ai ordonné l'intervention de ce secteur de l'agro-industrie", déclarait fin février Hugo Chávez, qui a aussitôt ordonné à la Garde nationale et à l'armée d'appuyer "la prise et l'intervention de toutes les entreprises qui produisent du riz au Venezuela" (58 usines au total).

Le mercredi 4 mars, un autre pas a été franchi avec la décision d'exproprier l'une des usines de la multinationale Cargill, située dans l'état occidental de Portuguesa. Selon les autorités, cette entreprise ne produisait "pas un seul kilo" de riz de base, mais consacrait la totalité de sa production (2400 tonnes par mois) à des variétés de riz non soumises au contrôle de prix.

"Commencez le processus d'expropriation de Cargill, avec en plus une enquête judiciaire car ce qu'ils font est une violation flagrante (de la loi)", a annoncé le mandataire vénézuélien lors d'une réunion du Conseil des ministres. La législation sur la souveraineté et sécurité alimentaire reconnaît en effet les aliments comme un bien d'utilité publique. Elle permet l'expropriation par décret présidentiel des entreprises ne respectant pas ce cadre légal et ce "contre paiement à un juste prix".

Selon les autorités, cette production ciblée de variétés non régulées pourrait provoquer une déficience dans l'approvisionnement des aliments de base. Dans la pratique, on peine à trouver le paquet de riz conventionnel dans les rayons des supermarchés. Plusieurs produits sont d'ailleurs concernés et les entreprises du secteur agroalimentaire doivent désormais respecter des quotas de production de denrées aux prix régulés.

A titre d'exemple, les usines de sucre, de café ou encore de fromage, doivent destiner 95% de leur production à la version régulée du produit. Les 5% restants pouvant être destinés à des variantes au tarif libre. En ce qui concerne le riz, la quantité régulée doit correspondre à 80% de la production.

Le président Chávez a averti que la prise de contrôle des usines, prévue normalement pour une période de 90 jours, pourrait mener à d'autres expropriations si les entreprises ne collaboraient pas à l'approvisionnement du pays. Pour sa part, le président de la fédération patronale (Fedecámaras), José Manuel González, s'est dit prêt à dialoguer avec le gouvernement "à condition que le Président s'écarte de son projet politique" qui prône l'instauration du "socialisme du XXIème siècle".

Sur le "Simón Bolívar"...

Le "Simón Bolívar" est un voilier trois mats de la Marine vénézuélienne. Construit en 1980 en Espagne, il mesure près de 80 mètres de long.

Fin février, environ 70 cadets s’y sont embarqués pour un voyage de formation de quatre mois vers le Brésil, l’Uruguay et l’Argentine.


La voix du sud
a eu l’opportunité d’y embarquer et de partager durant quelques heures la vie de l’équipage, entre les ports vénézuéliens de Puerto Cabello et La Guaira.

Le reste en images... (Photos: Seb)

mercredi 18 février 2009

Chávez renoue avec la victoire

Le président Chávez lors du discours de fin de campagne,
sur l'avenue Bolivar, à Caracas. (Photo: Seb)

Après la défaite de décembre 2007 et le succès en demi-teinte de novembre 2008, le président vénézuélien, Hugo Chávez, a renoué avec la victoire ce dimanche 15 février. Avec une différence de près de dix points, les électeurs ont approuvé l'élimination de la limite de mandats pour le président, les maires, gouverneurs et députés.


"Nous avons ouvert de part en part les portes du fut
ur!" C'est comme cela que Hugo Chávez s'est adressé dimanche soir à la foule rassemblée face au Palais présidentiel de Miraflores, après la diffusion du premier bulletin du Conseil national électoral (CNE).

Avec le résultat de ce référendum, la limite de deux mandats consécutifs pour toutes les fonctions électives est désormais supprimée. Le leader bolivarien, qui en est à son deuxième mandat, n'a pas tardé à confirmer son intention de se représenter.


"A moins que Dieu n'en dispose autrement, à moins que
le peuple n'en dispose autrement, ce soldat est déjà précandidat à la présidence de la République pour la période 2013-2019", déclarait-il devant ses partisans qui scandaient "victoria popular" (1).

Le CNE a émis son troisième bulletin ce mardi, avec 99,75% des votes comptabilisés, le 'oui' l'emporte avec 54,86% (6 319 636 votes) face au 'non' qui totalise 45,13% (5 198 006), l'abstention se situant à 30,08%.


L'opposition atteint pour la première fois les cinq millions de votes. Le chavisme, quant à lui, perd un million de voix par rapport aux élections présidentielles de 2006 (7 309 080, son plus haut score).


Les partisans du 'non' confirment leur victoire de novembre dernier (2) dans quatre états: Zulia, Táchira, Miranda et Nueva Esparta. Ils ne rééditent pas la victoire acquise dans l'état de Carabobo mais la remplacent par une victoire dans l'état de Mérida. Cette fois, la circonscription du grand Caracas est restée aux mains du chavisme.

Rectifier le tir... enfin?

Dans son discours, le président Chávez n'a pas céd
é au triomphalisme et a appelé à rectifier le tir "dans tous les domaines du gouvernement". Mais il a surtout abordé les thèmes qui lui ont fait perdre des points ces dernières années, fautes de résultats concrets pour la population.

"Je veux compromettre ma parole et celle de tous ceux qui m'accompagnent dans le gouvernement, (...) dans la bataille que nous devons mener avec plus d'intensité, plus d'efforts et surtout plus de résultats contre l'insécurité dans les rues, la lutte contre la corruption, la lutte contre le gaspillage, la lutte contre la bureaucratie, contre l'inefficacité".


On ne pouvait mieux résumer. Car si la majorité des Vénézuéliens a de nouveau soutenu le président (et le processus de changements sociaux qu'il incarne) dans cette épreuve électorale, les critiques ne manquent pas et se font de plus en plus présentes. Dès le lundi, à peine passée la période préélectorale où tout le monde fait bloc et prend son mal en patience, les critiques des auditeurs fusaient sur les ondes de la radio publique, Radio Nacional de Venezuela.


"Il faut faire le ménage dans le PSUV (Parti socialiste uni du Venezuela) de l'Etat du Zulia. Les dirigeants du parti ici ne représentent pas le peuple. Tant qu'on aura des dirigeants comme ça, on n'arrivera jamais à gagner le Zulia", se plaignait une auditrice parmi tant d'autres.

Mais aux abords du Palais de Miraflores le soir de la victoire, Alejandro, jeune travailleur d'une coopérative audiovisuelle, apportait déjà un élément de réponse: "L'efficacité et l'approfondissement de la révolution passent d'abord par une dépersonnalisation du processus".

A l'annonce des résultats, devant le Palais de Miraflores. (Photo: Seb)

Notes:

(1) "Victoire populaire".
(2) Voir sur ce blog: "Elections régionales au Venezuela: la bataille reste à venir".



Article publié sur le site de La Gauche le 18 février 2009

mercredi 11 février 2009

Quand l'opposition fait mentir Bolivar...

Portrait du "Libertador", Simón Bolívar,
dans la salle de presse du Palais présidentiel de Miraflores. (Photo: Seb)


Ce weekend, les Vénézuéliens seront de nouveau appelés aux urnes pour un référendum visant à supprimer la limitation du nombre de mandats des maires, gouverneurs et du Président de la République.

La Constitution actuelle, approuvée par référendum en 1999, permet deux mandants consécutifs à tous ces niveaux de pouvoir. L'amendement proposé par l'Assemblée nationale, s'il est approuvé le 15 février par la majorité de la population, permettra donc de modifier les articles correspondants.

En somme, rien d'exceptionnel, rien de plus que ce qui se fait déjà dans la plupart des pays européens (dans 17 pays sur 27 en ce qui concerne la réélection du chef de l'Etat). A la différence que le Venezuela continuera, quoi qu'il en soit, de jouir d'une Constitution qui permet la réalisation d'un référendum révocatoire à la moitié des mandats, à tous les niveaux de pouvoir.

Rappelons également que, depuis l'arrivée de Hugo Chávez à la présidence, les référendums sont devenus chose courante, alors qu'ils étaient inexistants auparavant dans la politique vénézuélienne (1). Depuis 1999, quatre référendums ont été organisés au niveau national, dont seul celui de 2007 sur la modification de 69 articles de la Constitution a été perdu (2).

Malgré cela l'opposition continue à jouer la carte de la peur du "régime castro-communiste" et de la "dictature". Depuis le début de la campagne, elle utilise une phrase de Simón Bolivar dans sa propagande. Ou plutôt elle utilise une demi phrase car elle n'hésite pas à la censurer pour servir ses intérêts.

"...Rien n'est plus dangereux que de laisser un même individu au pouvoir durant une longue période. Le peuple s'habitue à lui obéir et lui s'habitue à le diriger; de là naît l'usurpation et la tyrannie", peut-on lire sur les tracts distribués par les militants de l'opposition dans toute la capitale.

Ceux-ci ont d'ailleurs même baptisé leur équipe de campagne "Comando Angostura", du nom de la ville (aujourd'hui appelée Ciudad Bolívar) d'où, le 15 février 1819, le Libertador prononçait le discours dans lequel il cite cette phrase.


Et pourtant, les trois petits points qui commencent la citation sont loin d'être anodins, ils substituent la partie où Bolivar dit : "Les élections répétées sont essentielles dans les systèmes populaires" et il continue ensuite "car rien n'est plus dangereux que de laisser un même individu au pouvoir durant une longue période. Le peuple s'habitue à lui obéir et lui s'habitue à le diriger; de là naît l'usurpation et la tyrannie".


La manipulation se passe de commentaire...


Notes:


(1) Jusqu'en 1989, les maires et les gouverneurs des états (l'équivalent des provinces ou départements) n'étaient pas élus au suffrage universel mais désignés par le Président de la République!


(2) Ces quatre référendums sont : 1998, pour l'approbation de la convocation à une assemblée constituante; 1999 pour l'approbation de la nouvelle Constitution; 2004, référendum révocatoire à la moitié du mandat de Hugo Chávez; et enfin 2007, pour l'approbation de la réforme constitutionnelle qui fut rejetée à 51,05%.

vendredi 23 janvier 2009

Refonder la Bolivie et reconnaître le rôle social de la coca

(Photo : Seb)

Dans la région des Yungas, au nord-est de La Paz, la tradition veut qu’un homme qui demande une femme en mariage apporte une poignée de feuilles de coca aux parents de celle-ci, enveloppées dans un "tari", le tissu traditionnel aymara.

En plus de considérer la petite feuille verte comme une importante source de revenu, les peuples indigènes de Bolivie la conçoivent également comme un facteur de cohésion sociale.

"La feuille de coca fait partie de notre culture mais elle nous a en plus uni en tant que mouvements sociaux", explique Sabino Mendoza, dirigeant "cocalero" et ex membre de l’assemblée constituante qui fut chargée de rédiger le projet de constitution qui sera soumis à référendum ce 25 janvier.

L’article 384 de ce texte consacre la feuille de coca comme "patrimoine culturel, ressource naturelle renouvelable de la biodiversité de la Bolivie et comme facteur de cohésion sociale". Il y est également stipulé que "l’Etat protège la coca originaire et ancestrale", considérée dans son état naturel comme n’étant pas un produit stupéfiant.

Dans le petit village de Coroico, au coeur de cette région montagneuse et humide que son les Yungas, Sabino Mendoza s’adresse aux paysans réunis devant le siège de campagne du MAS (Mouvement au Socialisme, parti d’Evo Morales). Les exemplaires du nouveau texte constitutionnel s’arrachent comme des petits pains.

"Vous devez lire ce texte ‘compañeros’, il ne faut pas aller voter comme des robots sans savoir pour quoi vous votez ! Cette constitution va refonder la Bolivie et va reconnaître la feuille de coca".

L’article reconnaissant la feuille ancestrale est l’argument principal pour appeler à voter "oui" dans cette région, mais c’est aussi le principal sujet de discussion dans les réunions. "Que se passera-t-il si la coca se généralise dans tout le pays et si les prix se mettent à baisser ?", s’inquiète un cultivateur présent à l’assemblée dans le village de Santa Rosa, à quelques kilomètres de Coroico.

Le projet de constitution prévoit que "la revalorisation, production, commercialisation et industrialisation" de la coca sera régie par la loi. La législation actuelle tolère la culture de la coca à des fins traditionnelles mais prévoit sa substitution progressive. Et sa production n’est permise que dans certaines régions, pour une surface totale qui ne dépasse pas les 12 mille hectares.

Selon Sabino Mendoza, la nouvelle loi générale de la coca devrait autoriser une surface de culture de 20 mille hectares. "Il doit exister un contrôle rigoureux, il faut condamner ceux qui trafiquent les produits chimiques pour extraire la cocaïne de la coca. Mais la coca n’est pas un produit chimique, dans son état naturel ce ne sera jamais de la cocaïne".

Propriété intellectuelle collective

Mais la reconnaissance de la feuille de coca n’est pas le seul avantage dont jouiront les peuples indigènes avec l’approbation de ce nouveau texte. Ils seront désormais reconnus comme "nations et peuples indigènes originaires paysans". Et chacune de leurs langues (36 au total) sera reconnue comme langue officielle, en plus de l’espagnol.

Ils se verront attribuer "l’utilisation exclusive des ressources naturelles renouvelables existantes sur leur territoire", ainsi que la propriété intellectuelle collective de leurs "savoirs et connaissances".

Le texte reconnais également différents statuts d’autonomie, thème qui fut la pomme de discorde avec l’opposition des départements de Santa Cruz, Beni, Pando et Tarija. La nouvelle constitution instaure des autonomies départementales, régionales, municipales et "indigènes originaires paysannes". Tout cela dans le respect de l’unité du pays.

"C’est une constitution qui a été élaborée par nos propres organisations sociales, depuis la base. La constitution actuelle ne tient pas compte des paysans et des pauvres. C’est pourquoi nous nous sommes tant battus pour obtenir ce nouveau texte", explique Victoriano Choque, lui aussi dirigeant "cocalero" de Coroico.

Et c’est probablement lui qui résume le mieux ce que cette constitution, si elle est approuvée par référendum ce 25 janvier, apportera aux boliviens.

"Cette nouvelle constitution n’est rien de plus qu’un tronc avec ses racines. Ensuite, les organisations sociales devront le compléter en y apportant les branches, et les branches se complèteront par des feuilles. Finalement ces feuilles vont fleurir et vont donner des fruits, et ces fruits seront un bénéfice pour tous le pays".

Article publié sur le Risal, janvier 2009


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