mercredi 29 août 2007

La chute de Sanitarios Maracay

Trois jours avant la publication sur ce blog de l'article sur la situation des travailleurs de Sanitarios Maracay (voir ci-dessous), les employés, cadres et ingénieurs, soutenus par le patron Alvaro Pocaterra et le ministère du travail ont repris le contrôle de l’usine et occupés les lieux.

Je dois dire que la nouvelle m’a échappé dans la presse nationale. Etant donné que je n’ai pas plus détails pour le moment et que j’ignore également la situation actuelle des négociations, je me contente de vous proposer deux liens qui traitent du sujet, l’un en français, l’autre en espagnol.

Sanitarios Maracay : les leçons d’une lutte héroïque (sur La Riposte.com)

"Carmonazo sindical" contra los trabajadores que mantenían control obrero de Sanitarios Maracay (sur Aporrea.org)

Comme disait Antonio Gramsci citant Romain Rolland : "Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté"...

lundi 13 août 2007

Entre contrôle ouvrier et bureaucratie persistante

Article publié dans Le Journal du Mardi, août 2007

Photo : Seb

Depuis près de huit mois, les travailleurs de Sanitarios Maracay gèrent leur usine sous contrôle ouvrier. Ils en demandent la nationalisation et proposent de vendre leur production de sanitaires à des prix préférentiels, pour les projets de constructions de logements sociaux lancés par le gouvernement. Cependant, malgré l'appel du président Chávez en 2005 à occuper et nationaliser les usines inactives, les obstacles sont nombreux et la plupart proviennent du propre appareil d'Etat.

Le bâtiment annexe de l'Assemblée nationale vénézuélienne se dresse à deux pas de la Place Bolivar, en plein centre de Caracas. Dans la salle climatisée de la Commission de Développement social intégral, le fonctionnaire du ministère du Travail se sent de plus en plus mal à l'aise. Il tortille sur sa chaise et sa cravate semble l'étrangler : "Bon, si vous n'avez pas pu rencontrer le ministre cela n'est pas si grave. Vous pouvez discuter avec nous, de toute façon nous sommes tous révolutionnaires".

Assis à côté de moi, le Secrétaire syndical national du Parti communiste esquisse un sourire moqueur. "Tu vois, ça n'est pas pour rire, c'est la réalité de ce qui se passe ici", me chuchote-t-il à l'oreille.

Il faut dire que le représentant du ministère vient d'expliquer à la Commission qu'il n'a pas rencontré les travailleurs occupant l'usine mais par contre, il s'est réuni à plusieurs reprises avec le patron, Alvaro Pocaterra.

Les représentants des 500 travailleurs de Sanitarios Maracay n'en croient pas leurs oreilles. Leur cas résume un peu le phénomène auquel on assiste aujourd'hui au Venezuela. D'un côté, une population qui a pris conscience de ses droits, de sa condition et du processus de changements dans lequel elle s'est volontairement engagée. De l'autre, un appareil d'Etat qui reste en grande partie bureaucratisé et corrompu, vicié par 40 années de démocratie clientéliste.

Mais les huit années de révolution bolivarienne n'ont pas été capables d'éradiquer complètement ces pratiques. Comme le souligne le président Chávez en paraphrasant Antonio Gramsci : "La veille société qui n'en fini pas de mourir et la nouvelle société qui n'en fini pas de naître".

Car pour José Pérez, membre du comité de mobilisation élu par les travailleurs de Sanitarios Maracay, ça n'est ni plus ni moins de cela qu'il s'agit. "Cette lutte est très importante au niveau politique et idéologique. Si nous gagnions ce combat, nous créerions un nouveau syndicalisme, un syndicalisme de classe" affirme-t-il.

Ce que demandent José et ses camarades c'est une nationalisation de l'entreprise sous contrôle ouvrier. Pas question de nommer un bureaucrate à la tête de l'usine! Les décisions continueraient à se prendre comme à l'heure actuelle, via le comité d'entreprise élu directement par l'assemblée des travailleurs, à laquelle ce dernier rend régulièrement des comptes.

"Usine abandonnée, usine occupée"

Photo : Seb

Fidel nous a fait visiter l'usine maintenue en fonctionnement

par les travailleurs

Lorsque le 30 avril 2006, en plein conflit social, M. Pocaterra décide de déclarer son entreprise en faillite, les travailleurs de Sanitarios Macaray prennent l'appel du président au pied de la lettre. Ils s'organisent et maintiennent dans un premier temps les fours en fonctionnement. Par la suite, ils relancent eux même une partie de la production.

"Le patron nous accuse de délinquants mais c'est un mensonge. Si c'était le cas, tout cela n'existerait pas. Jusqu'à l'heure actuelle nous avons tout maintenu dans un état impeccable", affirme Fidel en me montrant le four cuisant les pièces de salles de bain à plus de 1200 degrés.

Les premiers à quitter l'usine ont été les cadres, les ingénieurs et le personnel administratif. Ils négocient leurs prestations sociales avec le patron et le ministère du Travail. Parmi les ouvriers, certains ont abandonné la lutte et sont partis chercher un emploi ailleurs. Il faut bien nourrir la famille.

Les travailleurs font tourner l'usine mais ne bénéficient d'aucun statut légal pour écouler la production. De plus, les matières premières sont difficiles à obtenir, notamment à cause du boycott des entreprises qui voient d'un mauvais oeil cet exemple d'autogestion. Pour l'instant, on se contente donc de vendre les pièces produites à la communauté des environs. Pas de quoi gagner un salaire digne. A ses heures de gloires, l'usine employait 750 personnes et exportait salles de bain, lavabos et toilettes dans près de 13 pays d'Amérique latine.

Fidel, lui, travaille depuis 12 ans au contrôle de qualité. Il ne peut pas se permettre d'abandonner, à 44 ans ses chances de retrouver un emploi sont minces. Avant l'occupation de l'usine, il n'avait jamais vraiment fait de politique mais il s'y est mis, "pour défendre ses droits".

"C'est comme un apprentissage", explique-t-il. Aujourd'hui il analyse la situation d'un oeil critique : "Ici nous avons un gouvernement révolutionnaire dans lequel il existe encore une bureaucratie qui favorise les capitalistes".

La nécessité de changements structurels

En mars dernier, le député de l'Assemblée nationale et membre de la Commission de Contrôle, Eustoquio Contreras, soulignait toute la difficulté de "construire le socialisme et développer des changements structurels, tout en devant respecter les règles du jeu d'un Etat de droit bourgeois. Cela nous pose un grave problème de gouvernabilité. Car une chose est le 'quoi' et autre chose est le 'quand', 'comment' et 'avec qui'".

"Nous avons passé les premières années (ndlr : de gouvernement) à construire le pouvoir. Mais les espaces laissés par les vieux partis de la démocratie représentative ont été occupés par des acteurs du processus bolivarien qui ne se sont pas toujours révélés suffisamment efficaces. Et aujourd'hui, quand le président Chávez se propose d'approfondir la révolution, il ne dispose pas des personnes avec qui mener à bien ce projet. Il se rend alors compte qu'il a besoin d'un instrument politique et lance la création du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV)" expliquait Eustoquio Contreras.

Aujourd'hui la construction du PSUV est une réalité. Après un travail préalable de la Commission promotrice, des "propulseurs" ont sillonné le pays et ont recensé plus de 5 millions de futurs militants. Ceux-ci élisent actuellement leurs représentants qui participeront au congrès idéologique. Au départ prévu pour la mi-août, il été reporté au début septembre.

M. Chávez a également annoncé qu'il déposerait dans les prochains jours son projet de réforme constitutionnelle devant l'Assemblée nationale. Comme pour le PSUV, l'un des objectifs avancés est d'élaborer les instruments pour une participation plus active de la population. Pour l'instant aucun document officiel n'a été présenté, tout au plus a-t-il donné les grandes lignes : réorganisation territoriale, en accord avec le quatrième "moteur" (1) ; le "Comandante" a également fait allusion à la propriété des moyens de productions et à l'économie socialiste. Thèmes censés aussi figurer dans ce projet de réforme qui devra de toute façon être approuvé par référendum populaire.

Faisant allusion à la création du PSUV, M. Chávez a expliqué à plusieurs reprises qu'"un arbre est en train de naître, nous devons en prendre soin afin qu'il grandisse droit, sans déviations". Au delà du parti, c'est tout le processus de transformations sociales qui est concerné. Abandonner un modèle de développement pour en inventer un autre ne se fait pas sans risques ni sans contradictions, les travailleurs de Sanitarios Maracay en font l'expérience au quotidien. Mais seule une participation populaire véritable et effective pourra garantir la croissance de la graine d'espoir semée sur le continent latino-américain.


(1) Les 5 "moteurs" de la révolution sont : 1. la loi habilitante, 2. la réforme constitutionnelle, 3. morale et lumières, 4. la nouvelle géométrie du pouvoir et 5. l'explosion du pouvoir communal.

dimanche 29 juillet 2007

Les vacances

Photo : Seb


Cela fait près de 10 jours que je n’ai pas mis le blog à jour. J’ai remarqué que les sites web ont, dans de nombreux cas, pris quelques semaines de vacances.

En ce qui me concerne, les vacances ne sont pas la cause de mon retard, c’est plutôt à leur contraire qu’il faut en attribuer la faute. Cela dit, je poste ce petit texte pour vous signaler que je publierai des nouvelles dans les prochains jours.

Samedi dernier je suis allé rencontrer les travailleurs de Sanitarios Maracay, une usine qui fonctionne sous contrôle ouvrier depuis 8 mois. Je suis en train de rédiger un article à ce sujet pour Le Journal du Mardi. Il sera publié dans leur numéro du mois d’août.

A côté de cela, on s’attend à ce que le président Chávez dépose sa proposition de reforme constitutionnelle devant l’Assemblée nationale dans les prochains jours. Le débat politique va donc se raviver davantage (bien qu’on puisse rarement dire qu’il soit éteint).

Même chose avec les réunions des bataillons pour l’élection des délégués du nouveau Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), dont le congrès idéologique devrait débuter début septembre (au départ prévu pour le 15 août, la date a été reportée).

Dès mardi, une rencontre internationale sur l’Amérique latine et les Caraïbes va débuter à Caracas. De nombreux invités étrangers y participeront dont, de chez nous, Eric Toussaint et Paul-Emile Dupret.

J’ai toujours une dette envers un commentaire laissé par un visiteur, à propos d’un texte publié par l’Internationale des Fédérations Anarchistes. J’avais dit que j’allais y répondre et je ne l’ai toujours pas fait. Cela fera partie des prochains articles.

Annif’
Je viens de me rendre compte que le blog a fêté ces 4 mois d’existence ce 25 juillet. Déjà ! J’avais commencé le mercredi 25 avril avec "Le grand saut !"

Après un départ en douceur, le site a enregistré un pic vertigineux le 2 juillet. Cela était dû au référencement d’un des articles par Rezo.net.

D’autres sites ont également publié des liens vers certains articles. C’est le cas de Mouvements.be, Acrimed.org ou encore le Cercle Venezuela de Toulouse. La liste n’est pas exhaustive.

Bref on arrive pratiquement à 2500 visites, avec une nette majorité pour la France (1915 visiteurs), suivie de la Belgique… avec à peine 165 entrées. Le Canada suit avec 58 visites. J’espère bien améliorer la couverture chez nos amis canadiens.

Tenant compte d’un début assez discret, c’est pas trop mal mais on tâchera de faire mieux dans les prochains mois.

jeudi 19 juillet 2007

Le retour de RCTV

Photo : Seb

Après avoir occupé les gros titres de la presse internationale durant plusieurs semaines pour sa soi-disant fermeture, la chaîne privée vénézuélienne RCTV (Radio Caracas Télévision) est revenue ce lundi sur les écrans via le câble.

Comme attendu, le groupe 1BC propriétaire de la chaîne a donc négocié avec les fournisseurs afin d'émettre par le câble et le satellite. Au total, ce sont cinq entreprises qui permettent au canal, devenu maintenant RCTV Internacional, de diffuser ses programmes. Il s'agit des fournisseurs Inter, Neptuno, Supercable, Planet cable et Directv.

La programmation a commencé ce lundi dès 6h00, heure locale, avec l'hymne national entonné par les employés de la chaîne. C'est ensuite le présentateur vedette, Miguel Angel Rodríguez, qui prit le relais avec son programme quotidien d'entretiens, La Entrevista.

Le reste de la journée s'est partagé entre telenovelas, chansons et émissions spéciales revenant sur les 50 jours passés hors des ondes. Dès ce mardi, la programmation habituelle a redémarré en toute normalité.

La concession de fréquence hertzienne de RCTV avait pris fin le 27 mai dernier à minuit (voir l'article sur ce blog RCTV et la têmpete médiatique contre Chávez). Quelques minutes plus tard, le canal 2 était occupé par une nouvelle chaîne publique, TVes (Télévision vénézuélienne sociale).

Espérant jusqu'au bout que le gouvernement allait revenir sur sa décision, les propriétaires du groupe 1BC n'avaient entrepris aucune démarche pour émettre via d'autres moyens. Il a donc fallu plus d'un mois pour que l'entreprise télévisée se procure les codificateurs nécessaires, adapte son système de transmission et signe les contrats avec les fournisseurs de câble et de satellite.

Durant ces 50 jours, les journalistes et employés de RCTV n'ont jamais cessé de travailler. Une des chaînes privées du pays émettant sur les ondes hertziennes, Globovision, avait même cédé quotidiennement un espace au programme d'information de RCTV, El Observador. A croire qu’au Venezuela, même les groupes médiatiques privés commencent à apprendre la solidarité.

dimanche 15 juillet 2007

Au nom du Père, du Fils et de la Propriété privée

Le président vénézuélien, Hugo Chávez, comme bon nombre de latino-américains, fait souvent référence au Christ. Pourtant, sa foi n’en rend pas moins tendus ses rapports avec les hautes autorités de l’Eglise catholique.

Il faut dire que, comme dans de nombreux domaines, le Comandante bouscule là aussi les dogmes préétablis. Il s’inspire de la théologie de la libération et reprend dans les origines du christianisme les valeurs de solidarité, de détachement des richesses matérielles et d’aide envers les plus démunis.

Dans ses discours, il n’hésite pas à citer les évangiles et à qualifier Jésus de "socialiste avant l’heure" ou de "véritable révolutionnaire", faisant frissonner tant les marxistes orthodoxes que les prélats de l’Eglise vénézuélienne.

Les relations entre cette dernière et le président de la République sont d’ailleurs épineuses depuis son arrivée au pouvoir en 1999. En avril 2002, feu le Cardinal José Ignacio Velasco avait été l’un des signataires du décret Carmona. Décret par lequel, au lendemain du coup d’Etat, le président de la fédération patronale Fedecámaras, Pedro Carmona, suspendait toutes les garanties constitutionnelles et tous les pouvoirs démocratiquement élus.

Hugo Chávez, pas provocateur pour un sou, a quant à lui titillé les évêques à plusieurs reprises. Lorsque Monseigneur Porras présidait la Conférence épiscopale vénézuélienne (CEV), le mandataire vénézuélien l’avait accusé de porter "le diable sous la soutane".

Ces altercations ne sont pas dues au hasard, elle sont le résultat des constantes immiscions de l’Eglise catholique dans la vie politique du pays. Et depuis la réélection de décembre 2006 et la promesse de radicalisation du proceso vers le "socialisme du XXIème siècle", les échanges par médias interposés ont constamment apporté de l’eau au bénitier.

Dernièrement, l’annonce d’une future réforme constitutionnelle a mis du poil à gratter sous la soutane des évêques. Une Commission présidentielle s’occupe actuellement de jeter les bases de cette réforme (sur laquelle nous aurons l’occasion de revenir), qui sera ensuite débattue à l’Assemblée nationale et au sein des communautés, grâce à ce que l’on appelle ici le "parlementarisme social de rue".

D’hypothétiques versions de ce projet ont été divulguées par les médias privés et les partis d’opposition. Cependant, à l’heure actuelle, la Commission présidentielle n’a toujours présenté aucun document officiel.

Se basant sur les spéculations médiatiques, l’Eglise s’est empressée de dénoncer la réforme constitutionnelle. La réponse (cinglante) du président ne s’est pas faite attendre. En résumé, il a estimé que les représentants de l’Eglise étaient "cyniques, ignorants, pervers et trompeurs".

Contre-attaquant le samedi 07 juillet, lors de la 88ème assemblée ordinaire de la Conférence épiscopale vénézuélienne, les évêques ont exprimé que "les thèmes ventilés, tout comme le contenu des modifications et surtout la forme même du processus de son élaboration, entraînent de sérieux doutes sur le caractère démocratique de la réforme constitutionnelle".

Tout comme certains médias, l’Eglise catholique se substitue aux partis d’opposition. Dans la déclaration lue à l’issue de l’assemblée ordinaire de la CEV, les évêques et archevêques avertissent que "différentes décisions officielles et déclarations du président mènent à supposer que cette réforme se dirige vers l’établissement d’un système socialiste fondé sur la théorie et la praxis du marxisme-léninisme".

Allant plus loin dans l’ingérence, Monseigneur William Delgado Silva exprimait au nom de l’Eglise, sa "préoccupation" à propos du projet de loi sur l’éducation, actuellement en discussion à l’Assemblée nationale.

Même si elle reconnaît "les avancées obtenues ces dernières années en matière d’éducation et surtout dans l’extension de l’éducation aux secteurs les plus exclus", la CEV craint une "prétention de fournir une éducation avec une unique et déterminée orientation politique et idéologique".

Mais les autorités ecclésiastiques n’ont par contre pas hésité à rappeler que "l’éducation religieuse doit se maintenir dans l’horaire scolaire telle qu’elle s’y trouve dans la loi actuellement en vigueur". Pas d’orientation idéologique déterminée donc, sauf s’il s’agit de la leur.

Citant le Pape Benoît XVI, la CEV rejette également "les formes de gouvernements autoritaires ou sujettes à certaines idéologies que l’on croyait dépassées et qui ne correspondent pas à une vision chrétienne de l’homme et de la société". La aussi, l’orientation idéologique n’est permise que si elle s’adapte à la "vision chrétienne de l’homme et de la société".

Le "socialisme étatiste" est bien évidemment inclus dans ces formes de gouvernements "dépassées". Cependant, l’Eglise reconnaît néanmoins que "les chemins proposés par le néolibéralisme" ne peuvent, eux non plus, résoudre "les maux de notre société".

Finalement les évêques dénoncent dans leurs déclarations "les délits contre la vie et la propriété".

De par ses constantes interventions à caractère clairement politique, couronnant le tout en mettant la vie et la propriété sur le même pied d’égalité, l’Eglise catholique résume ainsi le rôle qu’elle joue, à quelques exceptions près, depuis plus de 500 ans sur le continent américain. Au nom du Père, du Fils et de la Propriété privée.

dimanche 1 juillet 2007

Je n'ai rien vu au Venezuela

En janvier 1990, quelques semaines après son retour de Roumanie, Colette Braeckman publiait dans le journal Le Soir un article intitulé "Je n'ai rien vu à Timisoara", constatant le mensonge médiatique qui avait entouré la supposée découverte de charniers dans la ville du même nom. On avait retrouvé des centaines de corps dans les fosses communes, des jeunes gens vidés de leur sang. "Dracula était communiste" avait même titré, le 28 décembre 1989, le journal français L’événement du Jeudi (1). Il s'avérera plus tard que tout n'était que montages et mensonges. Et pourtant tout le monde y avait cru, la télévision avait même montré des images, c'est dire si c'était vrai!


La journaliste du Soir écrivait alors (2) : "J'y étais et je n'ai rien vu : honte sur moi. Car par contre en arrivant à Bucarest le lendemain, et plus encore en rentrant en Belgique, tout le monde en savait plus que moi sur le sujet. Nul n'ignorait rien de ces corps affreusement torturés, de ces centaines de corps alignés, de ces hôpitaux envahis, la télévision avait tout montré, tout expliqué. Et si c'était passé à la télévision, c'était vrai. Cela devenait vrai. Alors moi, qui n'avais rien vu à Timisoara, j'ai préféré me taire..."


Un Dracula tropical?

En voyant la façon dont la presse européenne traite l'information sur ce qui se passe actuellement au Venezuela, je ne peux m'empêcher de repenser à cet article de Colette Braeckman, véritable cas d'école du journalisme contemporain. Parce qu'aujourd'hui et depuis bientôt dix mois, moi non plus je ne vois rien au Venezuela. Évidemment personne ne parle de charniers ni de corps mutilés. Cependant on essaie sans cesse de nous créer l'image d'un Chávez "dracula-communiste".


Les prétextes pour attaquer la révolution bolivarienne sont légions. Ce fut d'abord la loi dite "habilitante", approuvée en janvier dernier par l'assemblée nationale. Cette loi donne au président de la République la possibilité d'émettre des décrets ayant force et valeur de loi dans 11 domaines spécifiques (transformation des institutions, participation populaire, sciences et technologies, économique et social, énergétique, etc.) et ce durant 18 mois.


Vint ensuite le projet de réforme constitutionnelle et la pseudo présidence à vie du Comandante. Alors que l'idée évoquée est simplement qu'un président puisse se représenter aux élections autant de fois qu'il le souhaite, comme c'est le cas en France.


Plus récemment, on a entendu parler du Venezuela pour la "fermeture" d'une chaîne de télévision. Il ne s'agissait en fait que d'une décision légale pour un Etat de ne pas renouveler une concession. Pour l'envoyé spécial du Monde à Caracas, le président du Venezuela est "le lieutenant-colonel putschiste" (3). Et selon le quotidien catalan La Vanguardia, "la fermeture de la chaîne de télévision privée accentue le caractère totalitaire du gouvernement de Hugo Chávez".


Pourtant, lorsque l'on se promène dans les quartiers, on a du mal à percevoir l'autoritarisme dont nous parlent les médias. "Le président sait très bien qu'il ne peut pas faire ce qu'il veut. De la même manière que le peuple l'a amené au pouvoir, le peuple peut l'en révoquer", me commentait une vendeuse ambulante au lendemain des élections, en décembre dernier.


Et elle n'est pas la seule à tenir ces propos, l'article 74 de la Constitution approuvée par référendum en 1999 va dans le même sens : "Seront soumises à référendum, pour être abrogées total ou partiellement, les lois dont l'abrogation serait sollicitée à l'initiative d'un nombre non inférieur à 10% des électeurs (...) ou par le Président ou la Présidente de la République en Conseil des Ministres. Pourront également être soumis à référendum abrogatoire les décrets ayant force de loi que dicte le Président ou la Présidente de la République en vertu de l'attribution prescrite dans l'alinéa 8 de l'article 236 de cette Constitution (ndlr : l'alinéa 8 de l'article 236 fait référence à la loi "habilitante"), si cela est sollicité par un nombre non inférieur à 5% des électeurs (...)" (4). Drôle d'autocratie que celle qui soumet ses lois à référendum à la demande de moins de 5% de ses électeurs.


Les miradors de Juan

Lorsqu'on demande à Juan Contreras ce qui a changé pour lui depuis l'arrivée au pouvoir de Hugo Chávez, il n'hésite pas un instant avant de répondre : "Avant Chávez, ma maison avait été fouillée 49 fois par la police. Ces huit dernières années, on ne m'a plus ennuyé une seule fois." Juan est actif dans les luttes sociales depuis son plus jeune âge. En décembre dernier son association, la Coordinadora Simon Bolivar, fêtait son treizième anniversaire. Depuis 2005, elle dispose enfin d'un siège : un ancien commissariat de police occupé par les habitants du quartier et transformé en centre culturel. "Pour nous il s'agissait d'une question de principe. Occuper ce commissariat qui, depuis 1975, avait été le centre de torture et de répression contre les mouvements contestataires du quartier, c'est tout un symbole." Les miradors bétonnés qui surplombent l'urbanisation du 23 de Enero ornent toujours le bâtiment, comme pour rappeler le temps où la répression était bien réelle.


Mais les médias occidentaux ne font que rarement référence à cette époque pourtant pas si lointaine. En février 1989, à peine deux semaines après la prise de possession du social-démocrate Carlos Andrés Pérez, c'est l'explosion sociale. L'application du paquet de réformes néolibérales imposées par le FMI donne le coup de grâce à la population. Le mécontentement éclate dans les rues de la capitale, c'est ce qu'on a appelé le Caracazo. Pour contenir les manifestations et les pillages, le président Pérez envoie l'armée qui tire sur la foule. Les médias parleront de 300 morts, la répression dans les jours suivants fera monter le bilan à près de 3000. A ce moment-là personne ne parlait de totalitarisme ni de "régime à dérive autoritaire".


Mais finalement qu'est-ce qui dérange chez Hugo Chávez? Est-ce vraiment son "autoritarisme", son "populisme", comme on aime souvent le qualifier? Ou est-ce simplement le fait que les réserves du cinquième producteur mondial de pétrole (qui est également le troisième fournisseur des Etats-Unis) profitent aujourd'hui non plus (autant) à nos multinationales européennes et américaines mais bien aux couches les plus démunies de la population? Ou serait-ce encore que ce pays, grand comme 26 fois la Belgique, est en train de donner le mauvais exemple en démontrant qu'une alternative au sacro-saint modèle néolibéral est possible?


Car au-delà de la figure de Chávez, c'est un peu le réveil latino-américain tout entier qui est critiqué par nos médias. Evo Morales est lui aussi devenu un "dangereux extrémiste" depuis qu’il a décrété la nationalisation des ressources naturelles de la Bolivie. "L'Amérique latine ne vit pas une époque de changements mais un changement d'époque" répète sans cesse Rafael Correa, élu président de l'Equateur il y a quelques mois et immédiatement critiqué par la presse pour son rapprochement avec le Venezuela.


La question qu'on peut se poser est de savoir si l'Europe (ses politiciens, ses journalistes... et ses citoyens) est prête à ouvrir les yeux sur ce changement. Est-elle aussi tolérante qu'elle le prétend et acceptera-t-elle qu'un continent base son développement sur un modèle distinct? Arrêtera-t-elle un jour de faire l'amalgame entre libéralisme économique et libertés individuelles (5)? Le président de la chaîne latino-américaine TeleSur, Aram Aharonian, écrivait récemment : "Arrêtez de nous répéter que les Latino-américains ont une crise d'identité. En fait, on dirait que ce sont les Européens qui ont une crise d'identité : pour nous, il est de plus en plus difficile de ne pas les confondre avec les Etasuniens." (6)


Finalement, le titre de cet article est peut-être mal choisi, car on peut voir et entendre tellement de choses au Venezuela. Entre avancées et déviations, la complexité de la situation mérite bien plus que de simples clichés. Malheureusement ce qui nous parvient n'est qu'une infime partie de la réalité. Et nous savons tous qu'une réalité incomplète est une réalité tronquée. Il serait temps que nos médias arrêtent de se cacher derrière une pseudo objectivité et qu'ils fassent preuve d'un peu plus d'honnêteté intellectuelle... Ou alors qu'ils assument clairement leurs orientations politiques.


Notes :

(1) Serge Halimi, "Les vautours de Timisoara", Acrimed, http://www.acrimed.org/article1.html#nh5, octobre 2000.

(2) Colette Braeckman, "Je n'ai rien vu à Timisoara", Le Soir, 27 et 28 janvier 1990.

(3) Paulo A. Paranagua, "Miguel Angel Rodríguez, une voix de trop pour Hugo Chávez", Le Monde.fr, 25 mai 2007, http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3222,36-914730@51-897252,0.html

(4) Article n°74 de la Constitution de la République Bolivarienne du Venezuela.

(5) Lire aussi Raoul Marc Jennar, "Le libéralisme, ennemi des libertés", Le Journal du Mardi, 30 janvier 2007, http://www.urfig.org/chronique_mensuelle-petit.htm

(6) Aram Aharonian, "No : no compramos más espejitos", Question, n°50, janvier 2007.

jeudi 21 juin 2007

L’hégémonie de la pensée

Article publié dans Le Drapeau Rouge, juin 2007

Photo : Seb

"Sème le socialisme..." propose ce graffiti sur un mur du centre de Caracas, aux abords de la Place Bolívar.

La lutte pour l’émancipation des classes opprimées se mène dans tous les pays mais aussi sur tous les terrains. En ces temps de guerre médiatique incessante, le rôle stratégique des moyens de communication n’est plus à rappeler. Mais au-delà des médias, c’est toute la structure de la société qui façonne notre manière de voir le monde, depuis l’éducation jusqu’à la façon d’appréhender la mort, en passant par nos propres codes de conduite.

L’école, la justice, l’Etat, les médias et même la famille, toutes ces institutions nous influencent. Elles contribuent à la création de ce qu’on peut appeler notre culture. Et on se rend vite compte que si on veut "changer le monde", on doit d’abord se changer soi-même. Antonio Gramsci considérait la culture comme partie intégrante de la superstructure dans laquelle nous évoluons et qui nous façonne.

Parallèlement à cette superstructure, Gramsci a étudié le concept d’hégémonie au début du siècle dernier (déjà développé par Lénine) et il l’a directement lié à celui de culture. Ce révolutionnaire italien et fondateur du PCI concevait donc le système capitaliste comme un système hégémonique non seulement au niveau des rapports de production, mais également au niveau des valeurs.

Ces valeurs nous sont imposées et inculquées depuis l’enfance. Et cela va bien au delà du cadre politique. C’est la façon de vivre, de se tenir, de manger (chez nous avec des couverts, dans d’autres pays avec les mains par exemple), de parler, de se comporter, etc. Gramsci pensait que "toute relation d’hégémonie est nécessairement un rapport pédagogique". En effet, pour qu’une personne puisse acquérir des valeurs, il faut qu’elles lui soient enseignées.

Lorsque l’on commence à s’intéresser aux problèmes de société, on se rend vite compte que le système capitaliste n’est pas viable. Pour sa course frénétique au profit, pour son exploitation de l’homme par l’homme, pour son exploitation de la nature, etc. Mais si l’on pousse la réflexion un peu plus loin, on s’aperçoit qu’au-delà de des questions économique et politique, vient s’ajouter une dimension tout aussi colossale : le comportement. La lutte pour un autre monde ou pour une autre société, ne se mène alors plus seulement contre les exploiteurs mais également au niveau de chaque personne, contre son moi intérieur. Il s’agit d’une véritable conquête de sa propre personnalité.

Gramsci se fait alors la réflexion suivante sur le rôle de l’Etat : "Tout Etat a un contenu éthique, dans la mesure où l’une de ses fonctions consiste à élever la grande masse de la population à un certain niveau culturel et moral, niveau (ou type) qui correspond à la nécessité de développer les forces productives et donc aux intérêts des classes dominantes. Dans ce domaine, l’école, dans sa fonction éducative positive, et les tribunaux, dans leur fonction éducative répressive et négative, sont des secteurs d’activité étatique essentiels : mais, en fait, il y a une multitude d’autres initiatives et activités soi-disant privées qui tendent au même but, et qui composent l’appareil de l’hégémonie politique et culturelle des classes dominantes." (1)

Les exploités, comme on l’a dit, doivent donc lutter non seulement contre leurs exploiteurs mais également contre une partie de leur moi intérieur, façonnée par des institutions aux mains de ces mêmes exploiteurs. Gramsci a analysé le rapport entre l’action et la conscience des classes dominées. Il en déduit que, dans la pratique, "là où l’action des masses peut être en opposition avec le pouvoir dominant, leur conscience, c’est à dire leur propre façon de penser, reste marquée par l’hégémonie idéologique des forces politiques adverses, les masses ayant été éduquées dans un esprit contraire, non seulement à leurs propres intérêts fondamentaux, mais encore à leur praxis". (2)

Et c’est là qu’on retombe inévitablement, une fois de plus, sur les médias. Car si l’école éduque nos enfants, la télévision les accompagne tout au long de leur vie. Nos pays jouissent d’un certain degré de liberté d’expression mais quelle est la valeur de celle-ci face à l’hégémonie médiatique ? S’exprimer oui mais pour être entendu par qui ? Vu que l’on n’a pas accès aux médias de masse. Et le cercle est vicieux : message subversif, pas de financements. Pas de financements, pas de diffusion. Pas de diffusion, pas de répercussion sur l’opinion publique. La boucle est bouclée et le marché se charge lui-même de censurer les discours qui vont à son encontre.

En analysant les choses sous cet angle, on ne peut s’empêcher de repenser aux déclarations de l’ex-PDG de TF1, Patrick Le Lay. Celui-ci déclarait en 2004, alors qu’il présidait la première chaîne française : "Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective business, soyons réalistes : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-cola, par exemple, à vendre son produit. Or, pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-cola, c’est du temps de cerveau humain disponible." (3) Trois ans plus tard, cette déclaration garde toute son actualité et a toujours le mérite d’être aussi claire.

En conclusion, il est difficile d’imaginer la lutte pour la justice sociale, sans la lier intimement à la lutte pour l’hégémonie culturelle. Car quoi qu’on fasse, les intérêts des groupes dominants détermineront toujours les objectifs éducatifs. Et ce, aussi bien à l’école (l’histoire racontée par les vainqueurs) que dans les musées, les théâtres, ou dans la presse. Si le socialisme se conçoit comme un dépassement de la civilisation capitaliste, il n’a d’autre choix que de créer sa propre culture, universelle, supérieure. Dans le contexte actuel, la création d’un média alternatif de masse constituerait à peine la première épine à placer sous le pied de l’hégémonie capitaliste.

(1) GRAMSCI (A.), Note sul Machiavelli, Einaudi, Torino, 1949, p. 128.

(2) MACCIOCCHI (M-A.), Pour Gramsci, Seuil, Paris, 1974, (Tel Quel), p. 162.

(3) AFP, 12/07/2004. Ces déclarations ont été publiées dans l’ouvrage Les dirigeants face au changement, Editions du Huitième jour, 2004.

mercredi 20 juin 2007

RCTV et la tempête médiatique contre Chávez

Article publié dans Le Drapeau Rouge, juin 2007


Le 27 mai dernier, la concession de la chaîne privée vénézuélienne Radio Caracas Televisión (RCTV) prenait fin, le gouvernement bolivarien a décidé de ne pas la renouveler. RCTV est le canal le plus ancien du pays (53 ans) et sa dernière rénovation de concession remonte au 27 mai 1987. Au-delà des foudres médiatiques qui se sont abattues tant au Venezuela qu’en Europe sur le président Chávez et son gouvernement, que signifie cette décision ?

La Constitution approuvée par référendum en 1999 stipule dans son article 113 que "L’Etat pourra octroyer des concessions pour un temps déterminé, assurant toujours l’existence de contre-prestations ou contre-parties en accord avec l’intérêt public." De même, le Règlement des Concessions pour Télévisions et Radiodiffusions publié dans la Gazette Officielle du 27 mai 1987 affirme que "les concessions pour l’établissement et l’exploitation de stations de télévision et radiodiffusion s’octroient pour 20 ans."

Le premier mensonge à corriger est celui d’une soit-disant "fermeture arbitraire" de la chaîne. La non rénovation de la concession de la fréquence hertzienne ne vise pas à empêcher le fonctionnement du média et encore moins son interdiction. Et comme l’indique le texte constitutionnel, la décision se base sur une disposition légale. Il n’y a donc ni fermeture, ni décision arbitraire. Libre à RCTV de continuer à informer son public via le câble ou le satellite.

La décision du gouvernement vénézuélien intervient pour deux raisons fondamentales. Au-delà de sa participation active au coup d’Etat du 11 avril 2002 (argument qui n’est pas revendiqué comme motif principal de la non rénovation), RCTV traîne une série d’infractions notamment de la Loi de Responsabilité sociale de Radio et Télévision, de la Loi de Protection des Enfants et Adolescents, ainsi qu’une dette accumulée envers l’Institut vénézuélien de Sécurité sociale.

Il n’est pas inutile de rappeler que ces infractions ne datent pas d’hier. Par le passé, RCTV a effectivement fait les frais de fermetures (réelles celles-là) à plusieurs reprises. Notamment durant trois jours en 1976 pour diffuser des "informations fausses et tendancieuses". Ainsi qu’en 1981, durant 24h, pour "diffusion de messages pornographiques".

La seconde raison avancée par le gouvernement est de démocratiser l’accès à l’information, en accord avec la constitution. Outre l’article 113 cité plus haut, l’article 108 stipule que "les médias, publics et privés, doivent contribuer à la formation citoyenne. L’Etat garantira des services publics de radio, télévision (…) afin de permettre un accès universel à l’information". Depuis le 28 mai à 00h01, une nouvelle télévision a vu le jour, TVES (Télévision vénézuélienne sociale), une chaîne de service public qui donnera la priorité dans sa programmation aux producteurs nationaux indépendants. Le canal 2 qu’occupait RCTV est la portion du spectre radio-électrique possédant la meilleure portée pour couvrir l’entièreté du territoire national.

lundi 11 juin 2007

Les suites de l’affaire RCTV

Mon voyage à Apure du weekend dernier ne m’a pas permis d’assister à la manifestation de soutien à la décision de l’Exécutif de ne pas renouveler la concession de RCTV. La marche a eu lieu le samedi 02 juin après-midi et a rassemblé plusieurs milliers de personnes dans la capitale vénézuélienne.

Même à
Guasdualito, le Frente Nacional Campesino Ezequiel Zamora (organisation paysanne) avait mobilisé plusieurs de ses membres qui ont effectué les 16h de bus jusque Caracas pour participer à l’événement. Environ 70 chevaux étaient également du voyage, la cavalerie avait pris la capitale !

Je ne m’étonne absolument pas de n’avoir trouvé aucune trace de cette manifestation sur les sites des médias européens (si vous en avez trouvez une, faites-le moi savoir). Alors que la moindre mobilisation de l’opposition fait l’objet de photos, d’articles et même de reportages télévisés, les manifestations en soutien au Gouvernement ne sont même pas mentionnées… Ne constitueraient-elles pas une information au même titre que les autres ?

Le débat

Relevons également une deuxième information qui, je pense, n’a pas non plus été reprise par nos médias libres, neutres et équilibrés. Alors que selon le journal espagnol El País, "avec la fermeture de RCTV, le Lieutenant Colonel Hugo Chávez accélère l’instauration d’un totalitarisme communiste au Venezuela" (1), l’Assemblée nationale a accordé ce jeudi 07 juin un droit de parole aux étudiants de l’opposition. En effet, ces derniers avaient introduit une demande au Secrétariat de l’Assamblée, via le député du parti PODEMOS, Ismael García, afin de disposer d’un droit de parole devant les parlementaires. Les étudiants bolivariens, qui soutiennent le Gouvernement dans sa décision, avaient alors également sollicité un droit d’intervention le même jour.

Pour la première fois dans l’histoire du Venezuela, des étudiants ont été reçus à l’Assemblée nationale et ont pu y exposer leurs opinions ! Il était prévu que 10 représentants de chaque groupe (10 en faveur et 10 contre) puissent s’exprimer durant 15 minutes chacun. De plus, afin que le débat puisse être suivi par un maximum de personnes, celui-ci était retransmis dans son entièreté par toutes les chaînes de télévision et toutes les stations de radio (ce qu’on appelle ici "cadena nacional").

A la surprise générale, après leur première intervention de 15 minutes, les étudiants de l’opposition se sont levés et ont quitté l’hémicycle. Les arguments avancés par l’un de leurs représentants, Jon Goicochea, étaient que "le débat doit se mener dans la rue, dans les universités et non devant une Assemblée nationale qui ne représente qu’un seul secteur de la société". En effet, l’Assemblée n’est composée que de partis alliés au président Chávez, l’opposition ayant boycotté les dernières élections parlementaires de décembre 2005. Mais au-delà d’un simple débat devant le Parlement, il s’agissait là d’une occasion en or d’exposer ses idées devant le pays tout entier !

Ce geste revient pratiquement à se tirer une balle dans le pied. La présidente de l’Assemblée nationale, Cilia Flores, a d’ailleurs commenté : "Ici les étudiants sont libres. Tout comme ils ont eux-mêmes sollicité le droit de parole pour venir exposer leurs idées dans cet espace, ils décident en ce moment de se retirer. Comment pouvons-nous ne pas penser qu’ils n’ont rien de plus à dire ?"

Protégés par la police

Ces mêmes étudiants qui dénoncent depuis des semaines la "répression" et les "atteintes au droit de manifester" de la Police métropolitaine (PM) et de la Garde nationale, ont quitté l’Assemblée protégés par cette même police. En effet, à l’extérieur du Palais législatif étaient rassemblés des centaines de partisans du président Chávez. Ceux-ci, après avoir vu sur les écrans les étudiants de l’opposition abandonner le débat, scandaient en cœur "victoria popular !" (2).

Les leaders estudiantins de l’opposition ayant montré leur crainte de se faire "agresser" par les manifestants, ils ont quitté l’enceinte du Palais escortés dans les camions de la PM qui les ont éloignés du centre ville, afin de les protéger...


(1) (G.) Córdoba, "No llores por mí Venezuela", El País,
http://www.elpais.com/yoperiodista/articulo/Periodista/llores/Venezuela/elpepuyop/20070528elpyop_1/Tes

(2) "Victoire populaire !"

mercredi 6 juin 2007

Où le ciel et la terre se rejoignent

Photo : Seb

Los Llanos, la région des plaines. Etendues de terres à perte de vue. Seuls les arbres fraîchement reverdis par la saison des pluies viennent interrompre l’évasion du regard vers l’horizon, là où le ciel et la terre se rejoignent. La population y est métissée, la faune et la flore foisonnantes.

"Alcabala", tout le monde descend ! Les barrages routiers viennent vous rappeler fréquemment où vous vous trouvez. Nous sommes à Guasdualito, au fin fond de l’Etat d’Apure. De l’autre côté de la rivière Arauca s’étale le village du même nom, en territoire colombien.

La proximité avec la Colombie voisine (à peine 30 minutes en voiture et un pont à traverser) rend la zone délicate. Guasdualito, El Amparo et La Victoria au Venezuela, ainsi qu'Arauca du côté colombien, sont connus pour la présence de paramilitaires et de guérilleros. Ces derniers mois, des affrontements en pleine rue entre membres des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et de l’Armée de Libération nationale (ELN) ont éclaté à plusieurs reprises (1). On n’y voit cependant pas de combattants armés ni en uniforme. Du moins pas à Guasdualito, où j’ai passé 3 jours, ni à Arauca où j’ai effectué un passage éclair d’une demi-heure pour renouveler le cachet sur mon passeport.

Il faut dire que la police et l’armée y sont omniprésentes. A Guasdualito, certaines stations essence sont sous la surveillance des militaires vénézuéliens. Le trafic de carburant aux abords de la frontière donne des cheveux gris aux autorités.

Les Forces bolivariennes de Libération

- "Journalistes ? Et vous n’avez pas peur ?"

- "Non, rétorque notre guide, je les ai prévenus"

Le jeune homme qui nous interpelle est en tenue civile mais il porte une arme à la cuisse. Notre guide nous avait en effet prévenus qu’on rencontrerait peut-être des hommes de la guérilla vénézuélienne, les Forces bolivariennes de Libération (FBL).

- "Moi je ne suis pas journaliste. Le journaliste c’est lui !" s’empresse de préciser, en me signalant, l’étudiante espagnole qui m’accompagne… Vive la solidarité !

Après quelques questions l’ambiance se détend. C’est samedi soir, les bouteilles de bière jonchent la table du petit buibui au bord de la rivière. Le soleil se couche, le paysage est digne d’une toile des plus grands peintres. Des hommes chargent des régimes de bananes plantins sur un camion. J’arrache quelques clichés. Les plantations de platanos recouvrent en effet les alentours. Une rafale de bières fraîches passe à notre portée. C’est pour nous !

Photo : seb

- "Je n’ai jamais trinqué avec des Européens" me commente Michael qui a passé son arme à un autre compañero. Il ne m’a pas fallu deux secondes pour lui rétorquer que je n’avais jamais trinqué avec un guérillero.

Michael (c’est comme ça qu’il se fait appeler) a 26 ans. "Nous sommes des jeunes gens comme vous. Nous soutenons le Comandant Chávez. Notre ennemi n’est ni l’Etat ni l’armée régulière. Notre ennemi est extérieur."

Les FBL luttent principalement contre les incursions des paramilitaires colombiens en territoire vénézuélien. Mais ils ont aussi le regard tourné vers le nord et une éventuelle intervention des Etats-Unis. "Si les Gringos se font déjà botter le cul en Irak alors qu’il n’y a que du sable, imagine ce qu’on leur mettrait ici !" s’exclame-t-il fièrement.

La nuit s’épaissit. Bientôt 21h30, Michael et ses compañeros font tousser le moteur de la barque. De notre côté, les nids de poules sur le chemin et l’obscurité nous maintiennent à plus de 45 minutes de la route principale et de là, retour vers Guasdualito. En plus le ciel commence à perler, la pluie s’annonce.

On se sépare, poignées de mains et accolades. "Vous qui venez d’Europe, racontez la vérité sur ce qui se passe ici. Nous luttons pour que notre pays soit libre. Et pas seulement pour le Venezuela, nous sommes latino-américanistes."

Un gamin déambule sur le chemin de terre, insouciant. "C’est pour lui qu’on lutte", ajoute Michael en le signalant du bout du menton. "Moi j’ai une petite fille et c’est pour elle que je me bats. Pour qu’elle puisse avoir un pays meilleur, que je n’ai pas connu. Pas un pays où tout est privatisé et où la seule chose qui prime c’est l’argent…"

Photo : Seb

Ils affirment être 1 600 rien que dans cette région. Un paquet d’hommes qui veillent jalousement sur leur proceso. Michael et ses compañeros s’élancent en glissant sur la rivière. L’horizon les engloutit. Ils iront retrouver le reste de leurs camarades quelque part, là où le ciel et la terre se rejoignent.

(1) Lire aussi (H.) Marquez, "La frontière, une aubaine entre les dangers", RISAL, http://risal.collectifs.net/article.php3?id_article=1069



Creative Commons License

Les visuels et textes publiés sur ce blog sont sous
licence creative commons

Si vous souhaitez utiliser l'un de ces éléments, merci de me contacter